Symphonie silencieuse et participative.


Alessandro Alizari date et paraphe chacune des pages de son œuvre. En haut de la première, il indique le titre : « Symphonie silencieuse et participative ». Chose particulière : ni ronde, ni croche, ni blanche, ni noire. Pas de clés non plus, pas d’altérations et autres symboles, aucune note n’est posée sur la partition. La portée n’a reçu que les figures des silences : soupir, demi-soupir, quart de soupir, pause et demi-pause. Comme une écriture libre, juste ponctuée. Pour Alessandro Alizari, ce travail fastidieux est une création originale. Un hommage aux silences. On ne parle pas assez des interruptions des sons sur une durée déterminée. A ce moment très précis, il pense à son ami Claudio Abbado. Ce grand chef d’orchestre disparu en début d’année. C’était un maestro exceptionnel, grand amateur du mutisme musical. Il emportait son orchestre et le public, là où il le souhaitait. Jouant avec les émotions, jusqu’à faire respirer la salle entière à son rythme. Le dernier silence n’était rompu que par les applaudissements. Ces deux hommes ont fait ensemble à Milan des études de piano, de composition et de direction. Sans aucun doute influencé par le décès de son ami, Alessandro Alizari prend aujourd’hui sa retraite. Une carrière magistrale, une vie dédiée à la musique. Plus de cinquante années consacrées à parcourir le monde. Las de cette vie trépidante, il promit cette ultime écriture. L’aboutissement d’une carrière de musicien, de compositeur et de directeur. La presse est dans l’attente, bon nombre d’articles parlent déjà du maître. L’édition, la production et la distribution sont sur le qui-vive. Il prend plaisir à imaginer l’accueil des critiques, les conversations populaires, les avis des psychiatres et des philosophes. Une partition sans notes ! Il imagine les uns interprétant son comportement comme un signe de folie, les autres le plaçant peut-être au rang de génie. Alessandro Alizari est-il devenu fou ?
Non, certainement pas. L’homme annonce clairement son départ vers le silence. Il rentre chez lui en Sicile, à l’île de Salina. Une des plus belles îles qui composent l’archipel des îles Éoliennes. Un endroit paradisiaque dominé par deux volcans éteints. Une terre volcanique riche et fertile. Une mer qui l’entoure et vient caresser les plages. Toutes différentes et si rarement sableuses. C’est l’éventail de toute beauté des couleurs, la palette complète des nuances bleues et vertes de la méditerranée. Salina, c’est la maison familiale entourée de ses vignobles, là où dorment ses parents. Ce sont les raisins cueillis à belle maturité, séchés étendus sur des nattes au soleil. Les rangées de câpriers, de robustes buissons sarmenteux qui parfument délicatement la colline. Des milliers de fleurs aux pétales couleur crème et leurs étamines et pistils rosâtres. C’est la vue sur la mer, avec au loin les deux îles Strombolli et Panaréa, qui par temps clair, se partagent l’horizon. Quelquefois, le vent chaud cuit par les rayons du soleil prend des apparences mystérieuses et fantomatiques. On croit entendre dans les collines le vent danser et chanter. Alessandro Alizari dit alors que ce vent est musical. Et lorsqu’il s’apaise et meurt, seuls les silences restent vivants. Ces derniers sont les indispensables complices de tous les langages. Ils sont les liens. Ils sont les émotions. Ils sont de toutes les situations. En musique, ils accompagnent les notes. Ils sont leurs interprétations, leurs valeurs émotionnelles. La note sans le silence est perdue. Elle s’égare et se dissipe.
Le musicien aime à dire que le vent qu’il écoute, c’est l’âme de sa mère. Qu’elle entonne une chanson lyrique accompagnée par un violon, celui du père.
Alessandro Alizari tourne la page. Il est fin prêt pour ce voyage. Il glisse son œuvre dans une grande enveloppe brune. Il humecte quatre timbres et, en rajoute un cinquième par méconnaissance du tarif de l’affranchissement. Constatant avec humour que le silence peut être lourd aussi.
A ce jour, au Cabinet du Notaire Adriano Rossi de Milan, il y a une enveloppe scellée. Bien protégée par un tampon encreur. Le notaire, ami de longue date du maître se surprend à rêver. Les mois à venir seront délicieux en commérages, en articles à sensation, en émissions de radio et de télévision. Sans oublier les nombreuses interventions sur les sites sociaux. Ce dont il est sûr est que Alessandro Alizari ne sera là à aucune des interventions. Mais quelle œuvre se cache sous ce pli ?
Un Requiem ? Son ami a-t-il composé le sien ? Il en est bien capable, il n’a jamais manqué d’humour. Ou est-ce une création qui réunit un piano, un violon et une voix ? Ce que l’on sait déjà, c’est qu’ à Salina, on entend loin sur la colline, un piano. Alessandro Alizari a emmené dans ses bagages, les plus grands compagnons de sa vie. Rachmaninov, Ludwig Van Beethoven, Johannes Brahms, Frédéric Chopin, Antonin Dvorák, Edvard Grieg, Maurice Ravel et Mozart. Tous se mêlent au souffle aigu du vent chaud qui court là-bas sur les collines brûlantes de l’île.


Publié le 11 août 2014

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L'auteur

PIERRE PAUL NELIS

Âge : 62 ans
Situation : Pacsé(e)
Localisation : GERPINNES (62) , Belgique
Profession : Commercial
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