Coup de Jarnac chez Balzac


L’effervescence battait son plein au milieu des vignes de Cognac, c’était presque l’ébullition au château de Brillac. Dans une heure environ, l’ouvrage écrit par les vingt écrivains serait révélé au prime time en direct télévisé clôturant ainsi la première saison de l’Académie Balzac.
Si la mission des écrivains était amplement réussie au niveau littéraire, il y avait toujours cette énorme crise au sein du château qui régnait au sujet des bouteilles de cognac. Une tension intense qui avait modifié le comportement de tout le groupe.
Depuis le début de l’histoire, tout le monde se posait encore et encore la sempiternelle question.
Qui avait donc dérobé ou bu une partie des prestigieuses bouteilles, trésor de la cave du château ? Et pourquoi 20 bouteilles alors que derrière une grille en fer forgé fermée à double tour pour protéger le précieux breuvage dans la loge, il s’en cachait plus d’une cinquantaine.
Nous étions tous rassemblés dans le hall avant de gagner le grand salon qui servirait de studio pour le prime time et la conversation s’animait à nouveau au sujet des fameux flacons.
Christian, tu as regardé ces bouteilles de près quand nous avons visité la cave du château le premier jour, qu’avaient-elles de si particulier ? Me questionna Michel en se tournant vers moi.
- La distillation de ce cognac remonte à l’entre-deux guerres et il a été mis en bouteille après un élevage en fût de 50 ans. Une cuvée particulière baptisée « Cuvée Présidentielle » et dont les étiquettes ont été signées par la main de François Mitterrand, le proche voisin de Jarnac, au lendemain de sa première victoire aux élections présidentielles en mai 1981.
Fermement convaincue qu’il s’agissait d’un vol commis au sein de l’Académie, la directrice n’avait pas cru bon d’appeler la police. Enfin pas encore !
- C’est complètement dingue, les clés de la grille sont réapparues en fin d’après-midi dans le coffre à la réception. Je viens d’entendre la directrice l’annoncer discrètement au propriétaire lorsque je suis passé devant les cuisines.
- Tu en es certain Chris ? Me demandèrent Michel et Bernard.
- Tout cela me paraît bien louche reprit Michel. Nous avons été soupçonnés tous les trois et beaucoup plus que les autres à cause de notre penchant épicurien. Comment serions-nous arrivés à planquer les bouteilles à l’insu des caméras de surveillance et comment aurions-nous pratiqué pour remettre 20 bouteilles vides à la place ? Puis surtout en exécutant cette manœuvre au jour le jour et une bouteille à la fois.
- Et toi Bernard qu’en penses-tu ?
- Avec les trois équipes constamment à notre cul pour nous filmer, c’était très difficile de passer inaperçu. En plus, rien que les bouteilles vides, il fallait les trouver. Il fallait aussi avoir la possibilité d’imiter et de fabriquer des fausses étiquettes.
- Une bouteille subtilisée ou bue par jour pendant vingt jours. Si j’écrivais un roman sur le sujet, je n’irais pas chercher très loin. J’accuserais le fantôme de Mitterrand qui serait venu récupérer sa part des Anges.
- Arrête de faire le pitre Chris, on n’est quand même pas dans une fiction souligna Michel. C’est la dure réalité, on a écrit un roman collectif et notre contrat est rempli puis on n’a rien à voir avec cette histoire malgré la suspicion des autres membres du groupe.
Alors que l’heure du prime time approchait, la tension augmenta encore d’un cran quand la directrice vint annoncer officiellement que les clés avaient été retrouvées et qu’une enquête policière serait ouverte dès demain.
- Personne ne pourra quitter le château tant que les policiers n’auront pas terminé leurs interrogatoires.
Suite à cette déclaration, tous les regards se tournèrent à nouveau vers Bernard, Michel et moi. Nous nous sentions accaparés par tous ces soupçons. Nous aimerions clamer notre innocence comme au premier jour de la découverte.
- Dès demain, nous serons au banc des accusés pour justifier une évidence impossible et pourtant limpide. Nous n’avons pas pu boire ou voler ces 20 bouteilles de cognac au nez et à la barbe des caméras, déclara Bernard.
- De toute façon si un de nous les avait bues au fil des jours, je pense qu’il aurait été dans un état d’ébriété permanent, ajoutai-je. Et même en faisant le coup ensemble, le résultat aurait été pareil. A mon avis, il n’y a que l’équipe du tournage ou les propriétaires qui ont pu faire le coup.
- Qu’est-ce qui te pousses à croire cela ?
- D’abord, un des membres de l’équipe pour se faire du pognon ou alors les propriétaires pour une arnaque à l’assurance.
- Plausible me souffla Michel, mais trop simple. Finalement, j’aime autant ta version sur la part des anges. En ce qui me concerne, je pense que quelqu’un a monté toute cette mascarade dans un but bien précis mais lequel ?
L’heure tant attendue d’entrer dans le studio à l’invitation du jury de l’Académie était enfin venue.
Nous étions les trois derniers à pénétrer dans le grand salon.
Quel ne fut pas notre stupéfaction tout comme les autres académiciens de découvrir les vingt bouteilles de cognac placées en évidence sur une desserte.
- Voilà certainement une surprise de taille pour tous de découvrir les flacons de la convoitise sur cette table déclara le président du jury. Nous avons voulu tester votre réaction et dans la même occasion vous relever un défi supplémentaire afin de vous faire gérer votre tension malgré votre travail en équipe. Nous savions que cela déclencherait un certain malaise à l’académie mais c’était la seule manière trouvée pour pimenter votre séjour. Ils nous étaient facile, membres du jury, cameramen et propriétaires du château de monter cette mise en scène. Chaque nuit pendant une brève coupure des caméras de surveillance, l’un de nous allait remplacer une bouteille pleine par une vide identique et dont nous avions facsimilé l’étiquette.
La directrice de l’Académie prit ensuite la parole :
Vous avez été manipulés dès le départ par cette manigance et nous avons décidé de vous récompenser en vous offrant à chacun une bouteille de cette cuvée.
La machination avait réussi et j’étais soulagé tout comme Bernard et Michel. Nous n’avions plus rien à prouver. Nous étions innocentés devant les autres membres de l’Académie.
Chacun allait retourner chez lui avec un flacon de ce délicieux breuvage dans sa valise en souvenir de ce séjour et de cette expérience inoubliable pour tous au château. Quel splendide cadeau qu’un flacon de ce cognac « Grande Fine Champagne » considéré par les amateurs les plus avertis comme exceptionnel ! Un cognac doté d’une très élégante finesse comme si du velours glissait sur votre palais à chaque précieuse gorgée dégustée.
L’Académie nous avait donc tendu un piège que l’on pourrait appeler « le coup de Jarnac » en hommage au baron Guy Chabot de Jarnac ayant remporté le dernier duel autorisé par la magistrature française en 1547 sous le règne de Henri II.
Après tout, nous étions tellement proches de Jarnac !
Jarnac pour rimer avec Cognac, Foussignac, Brillac mais aussi et surtout avec la toute première Académie Balzac.
Pays du dernier duel et quelques siècles plus tard pays du premier défi !
A propos, nous avions aussi notre vengeance envers l’Académie, nous avions intitulé notre roman : « Coup de Jarnac chez Balzac »


Publié le 11 août 2014

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L'auteur

Roger Constantin

Âge : 57 ans
Localisation : Hamoir (41) , Belgique
Profession : Auteur
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