LE CRIME PARFAIT


Le détective Roger Doumergue entra d’un pas décidé dans la salle des archives, la chemise cartonnée sous le bras, le cœur léger comme à chaque fois qu’il clôturait une enquête difficile. Ce qui n’aurait du être qu’une affaire banale s’était avérée un véritable cauchemar et ils avaient frôlé la grosse bavure. Il imaginait les gros titres des journaux, trop heureux de jeter un nouveau discrédit sur une police déjà impopulaire et dont l’image entachée par les excès de zèle et une bureaucratie lente et poussive ne cessait de les déprécier auprès des citoyens. Ils avaient évité de justesse l’arrestation du pauvre gars innocent qui se retrouve au mauvais endroit au mauvais moment. Heureusement, tout s’était bien terminé et il y avait un assassin de moins en liberté. Dossier classé !

Yohann admira son reflet dans le petit miroir de poche. D’épaisses boucles blondes auréolaient un visage enfantin et séduisant. Il avait toujours plu aux femmes. Un bruit extérieur lui fit tourner la tête. Lisy descendait les marches et se dirigeait vers la boîte aux lettres d’une démarche sensuelle et chaloupée. Elle était vraiment jolie Lisy. Tout à fait son genre. Elle était vêtue d’une robe courte aux imprimés fleuris qui laissait s’épancher de longues jambes bronzées et augurer d’une gorge généreuse, propice à tous les fantasmes. Elle était si jolie Lisy. Il se remémora leur première rencontre et son regard ourlé de noir, faussement farouche, mélange savant de timidité et de lubricité comme seules les femmes en sont capables. En la voyant ainsi, belle et insouciante, il eut presque pitié d’elle. Pas parce qu’il allait la tuer. Ça non ! Plutôt parce qu’elle ne saurait jamais l’honneur qu’il lui faisait d’être la première. La première est toujours spéciale, il le savait mieux que personne. Il jeta un coup d’œil sur ses mains et les imagina serrant très fort son cou gracile. Les ecchymoses n’avaient pas complètement disparu et il grimaça au souvenir du four qu’il avait délibérément laissé s’écraser sur sa main. Mais ça en valait la peine. Il n’y avait qu’à la regarder ! Il ferma les yeux et un sentiment de puissance lui brûla les reins. Cette nuit là, en voyant le jeune gay se faire tabasser à mort, il avait découvert qui il était vraiment et avait compris l’avantage qu’il pourrait tirer de cette situation. Une idée folle, saugrenue mais ô combien géniale lui avait alors traversé l’esprit. En effet, quoi de plus facile, de plus évident que de passer du statut de présumé coupable à celui de victime d’une police défaillante et inefficace pour pouvoir enfin tuer en toute impunité ? Se faire passer pour le meurtrier d’un crime qu’il n’avait pas commis et dont il avait inopinément été le témoin ! Il s’était alors présenté au commissariat deux jours après la bastonnade et avait demandé à parler au détective Doumergue chargé de l’enquête. Son témoignage n’avait d’autre but que d’attirer les soupçons sur lui. Pour ce faire, il s’était volontairement empêtré dans un tissu d’explications fallacieuses et incohérentes qui avaient éveillé les soupçons du détective. D’autre part, il avait pris soin de porter les mêmes chaussures afin que les traces de ses semelles coïncident parfaitement avec celles relevées sur la scène de crime. Lorsque Doumergue avait envoyé les empreintes de ses plaies à la main droite ainsi que ses chaussures au laboratoire pour une expertise de comparaison, il sut qu’il avait gagné. Après trente-six heures de garde à vue et une remise en liberté faute d’avoir pu établir une concordance entre la marque de ses hématomes et les blessures infligées à la victime, il avait enfin quitté le poste avec les excuses du commissaire principal en personne et ne risquait plus d’être inquiété. Bien qu’il ait manœuvré à la perfection en calculant tous les risques, il avait du, en tant que témoin principal, se tenir à la disposition de la police et rester tranquille pendant quelque temps. Il se remémora l’interrogatoire. Alors qu’il l’avait imaginé long et pénible, il s’était en réalité avéré une délicieuse mise en bouche du pouvoir qu’il pouvait exercer sur les autres. Un contrôle absolu, jouissif qu’il était impatient d’expérimenter sur toutes les femmes qu’il jugerait responsables de ses troubles émotionnels. Deux longs mois d’attente avaient été récompensés par l’arrestation du meurtrier du jeune homo. Il pouvait enfin passer à l’acte et commettre le crime parfait !
Lisy était rentrée dans la maison. Il plongea sa main dans la poche de sa veste. Le contact des gants en latex accentua sa fébrilité. Puis il inspecta le contenu de sa sacoche et en fit l’inventaire :
Le rouleau de ruban adhésif
La paire de menottes
Le scalpel et les ciseaux
La bouteille de parfum « Ysatis » de Givenchy.
Il effleura affectueusement les contours du flacon. Sa fragrance l’avait toujours rendu dingue et lui rappelait les soirées terribles avec sa mère avant qu’elle ne s’apprête à sortir pour se trouver un nouvel amant. Il leva les yeux vers le ciel et un rictus mauvais déforma ses lèvres. Des éclairs marbraient le ciel d’une lueur métallique et le bruit du tonnerre devenait de plus en plus pressant. Un temps parfait pour tuer ! Même la météo se voulait complice de l’acte suprême et se mélangeait harmonieusement avec la tempête qui bouillonnait déjà dans ses veines. Il admira une dernière fois son image angélique dans le miroir et, satisfait, rabattit la capuche sur son visage, traversa la rue déserte en imaginant le surnom que lui donnerait bientôt les journaux après la découverte du corps de la jeune femme, la poitrine mutilée. Et pourquoi pas “Le Bourreau des Cœurs” ? Ça sonnait bien. Très bien même. Et le jeu de mots était parfait. Ou encore “le tueur prise de tête” s’il décidait plutôt de la décapiter. Il avait toujours eu un sacré sens de l’humour ! Il appuya sur le bouton de la sonnette en prenant soin d’enrouler son doigt dans un mouchoir pour ne pas laisser d’empreintes et le remit dans sa poche. Quelques secondes plus tard, Lisy ouvrit et, le reconnaissant, son visage s’éclaira :
“- Quelle bonne surprise ! Je suis heureuse de vous voir. J’allais me préparer un thé. Ça vous tente ?
Il lui rendit son plus beau sourire :
“- Ce serait avec grand plaisir.”
Elle s’effaça pour le laisser entrer et referma doucement la porte derrière lui.

Elle était vraiment jolie Lisy...


Publié le 11 août 2014

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L'auteur

PASCALE MARIE QUIVIGER

Âge : 54 ans
Situation : Union libre
Localisation : TOULOUSE (31) , France
Profession : Auteur
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