Les cendres d'un grand amour


Toute la journée j’essaie d’appeler Aby, elle reste injoignable. Je suis encore redirigé vers son répondeur. Je peux me tromper, mais je pense qu’elle est gênée par mon retour. Je suis inquiet. Je lui ai pourtant dit il y a une semaine déjà, que j’allais revenir au pays. Je lui ai avouée que j’allais rappliquer pour elle. Après tout ce temps passé en Europe pour mes quêtes, la source de mon amour n’a pas tari. Je l’ai perçue me sourire à travers le combiné. Nous avons alors convenu de nous retrouver à l’endroit où la première fois, nous avions échangé notre premier baiser.
J’ai la main gauche qui tremble, on dirait une crise de Parkinson. Le stress ! Dans ma chambre d’hôtel, je fais des va-et-vient tout en me rongeant les ongles. La fenêtre donne sur la rue vers la ville située à quelques encablures de là. Aucun membre de ma famille ne sait que je suis là. Maman ne voulait pas que je rentre au pays après mes études. Ici la vie d’un diplômé vaut le quart de celle d’un caniche. Elle n’aura que la surprise lorsqu’elle me verra. Je vais juste lui dire qu’elle, papa, mes sœurs et les exquis mets du terroir m’ont beaucoup manqué… Je compte voir Aby avant les miens. C’est la seule fille que j’aie jamais aimée. J’ai certes eu de petites frasques durant ma longue absence de sept ans, ce n’était qu’une question de sport. Je n’ai jamais cessé de penser à elle. Je n’ai pas arrêté de l’appeler pour garder le lien obscur qui unit étrangement deux personnes éloignées par la distance.
Je me fige. J’essaie d’apaiser mon esprit. A droite de mon lit se trouve un lecteur musical et quelques disques. A gauche, un écran plasma. Je l’ai éteint pour pouvoir causer en toute quiétude avec Aby, dans le cas où je la capte au téléphone. La pièce à l’air d’être lourde. On dirait qu’elle brille d’une clarté sombre. Je me laisse tomber sur le lit comme un sac de copeaux lourdement bondé. Je pose mon appareil sur le grabat à côté de moi. J’allume le liseur musical. J’y introduis Citizen Cope. Le titre, Sideways. La mélodie qui s’y échappe a la douce teneur d’une chanson d’amour et la saveur triste et belle de la nostalgie. Je scrute la lampe qui repend une lumière jaunâtre, ce décor me livre à une rêvasserie fortuite. Je songe aux derniers vers du poème Et la mer et l’amour du poète P. de Marbeuf. Les mots je les connais par cœur. Je les récite en rêvant d’Aby.
-  « Si l’eau pouvait éteindre un brasier amoureux
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux
Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes »
J’ai peur de regretter d’être rentré pour rien. Je ne peux pas ne pas la voir ce soir, me dis-je.
Là, mon téléphone vibre. Je saute du lit avec la vivacité d’un chat. C’est un message de l’opérateur de téléphonie local qui m’indique la disponibilité du numéro d’Aby. Je m’empresse de la rappeler. Sa voix est douce comme une bouffée d’air frais. Je lui dis combien il m’a été difficile de la joindre. Elle s’en excuse et accuse un problème de batterie. Elle me promet qu’elle sera à notre rendez-vous.
« Tu m’as manquée. » Lui dis-je timidement, et je raccroche.
J’arrête la musique. Je porte une chemise beige, un pantalon noir et une paire de Mac James. Je me parfume. Il faut que je sois aussi séduisant que la première fois... C’est déjà le soir. Je guette à travers la fenêtre de ma chambre. Le soleil ou ce qui en reste s’est déjà dissipé. Je sors dans la rue. Elle est pleine de voitures stationnées, de vendeurs ambulants et de passants. Le parc de Zawa n’est pas loin de mon hôtel. Il se trouve à moins de cent mètres. Je m’y rends à pied, avec la ferme conviction de rencontrer l’élue de mon cœur. J’y arrive enfin. Il est resté intact comme il y a sept ans. Quelques lumières pâles l’éclairent. Je me tourne et regarde autour de moi. Personne dans les alentours, sauf moi. Je jette un coup d’œil à ma montre, elle affiche 18 heures et 30 minutes. Je m’assois sur un banc. Je pose mes mains et ma tête sur mes genoux et ferme les yeux. C’est alors que je sens une présence devant moi, et la délicieuse odeur d’un parfum féminin. Ma chère et tendre Aby ! Toujours aussi radieuse et jolie. Je me lève et l’enlace comme jamais auparavant. Rien n’est plus doux que ce moment précis. Ni le vent qui berce le feuillage à côté, ni le ciel paré de ses plus belles étoiles. Quelques instants de silence ponctuent la magie de cet instant.
- Je t’aime tellement tu sais ma chérie, dis-je tout ému.
- Je sais que tu m’aimes, me répond Aby contre mon oreille. Pourtant je suis sincèrement désolée de t’apprendre que je me suis mariée il y a un an. Avec mon mari nous avons deux enfants.
Je suis tout hébété. Seul le silence témoigne du gouffre qui existe entre ma raison et la réalité. Je pense au poète P. Géraldy lorsqu’il a dit que « l’histoire d’un amour c’est le drame de sa lutte contre le temps ». J’ai froid. Les mots d’Aby sont comme des masses dans ma conscience. Ma tête est posée sur son épaule. Aucune parole ne s’échappe plus de nos bouches.


Publié le 11 août 2014

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