LES QUATRE-VINGTS JOURS DE MICHTO MITCH - DERNIER JOUR.


CHAPITRE XXII

Il avait dû s’assoupir sur le lit. Quand il ouvrit les yeux, le soleil déjà haut projetait des traits de lumière sur le mur à travers le store baissé. « Des barreaux » pensa Mitch. Il approcha à cloche-pied de la fenêtre ouverte. La camionnette était toujours là, au bord du trottoir d’en face, un vieux Trafic Renault blanc, allongé : Ets. Lechevalier – Chauffage-Climatisation. Personne au volant, bien sûr. Le sous-marin n’avait pas bougé depuis la veille. Les gars s’étaient sans doute relayés pendant la nuit. Ils devaient crever de chaud dans leur bahut de climatisation avec le cagnard.
Qu’est-ce qu’ils attendaient, ces cons ? Qu’il sorte acheter un paquet de cigarettes et un pack de bières pour le cueillir comme une fleur ? Qu’il tente la belle par les toits avec sa patte folle pour le tirer comme un pigeon ? Sur les toits, c’est propre et sans bavure. Peu de chance d’allumer un passant, sur les toits. Va savoir ce qu’ils attendaient...
Ils n’étaient plus pressés à présent. Depuis presque trois mois qu’ils cavalaient, lui devant et eux derrière, toujours derrière, ils s’offraient une petite pause avant l’assaut. Cela faisait exactement quatre-vingts jours qu’il avait choisi la liberté, il avait compté. Tu parles d’une liberté ! La liberté du cerf devant la meute, celle du sanglier zigzaguant entre les balles des fusils. Quatre-vingts jours tout rond, le temps d’un tour du monde, le temps de revenir au point de départ.
Finie la partie de chasse. On en était à l’heure où la bête se couche. L’heure où les chasseurs ont tout leur temps. C’était le moment de rentrer à la maison,

Mitch souleva le store en évitant de s’exposer à la fenêtre. Ce n’est pas comme cela qu’il voulait finir. Une tache de vrai soleil effaça les barreaux sur le mur. Si les gars d’en bas avaient encore des doutes sur sa présence dans l’appartement, ils seraient rassurés. Ils n’auraient pas planqué pour rien. Ils comprendraient qu’il était prêt. Presque prêt.
Il passa dans la salle de bain et se déshabilla entièrement. Les chasseurs avaient tout leur temps, pas de raison qu’il ne prenne pas le sien...
Sitôt libérée de l’emprise de la chaussure, sa cheville droite se mit à enfler à vue d’œil. La douleur était tout à fait supportable, presque absente. Endormie, à condition qu’il évite de poser le pied à terre et de lui faire supporter le poids de son corps Il s’assit sur la cuvette des WC, entoura sa cheville de ses deux mains et entreprit de la masser doucement, de la caresser. C’était étrange ce morceau de lui, chair, os et tendons, qui semblait respirer sous ses doigts. Un peu de lui vivant...
C’était peut-être là, au moment où il s’était foulé la cheville, que ça avait commencé, le début de la fin. Soudain la douleur, soudain la course ralentie jusqu’à la voiture, peut-être... Ou bien juste après, quand il avait décidé de gagner sa planque où, il le savait, on finirait immanquablement par venir le dénicher. Il avait pensé deux ou trois jours, pas plus, le temps de se remettre. Deux jours de trop.
Il se glissa jusqu’à la douche en s’appuyant au rebord du lavabo, fit couler un grand jet d’eau froide et choisit un flacon de gel douche au hasard sur la tablette. Le savon sentait la vanille, le monoï ou un de ces trucs exotique et synthétique qui fait la peau des filles sucrée. La peau de Cannelle..
Cannelle, évidemment, c’était avec elle qu’avait commencé le début de la fin. Il n’aurait jamais dû faire le crochet par Gagny. C’est là qu’ils l’avaient logé la première fois. C’était couru d’avance. Cela aussi, il le savait. « Cherchez la femme », tout le monde connaît le truc, pas besoin d’être un caïd de la crim’. Il avait tenu une semaine et il s’était pointé. Pourtant, il n’arrivait pas à le regretter. Trop tard pour les regrets.
Au souvenir du corps nu de Cannelle, de sa peau chaude et ambrée comme si le soleil l’avait chauffée de l’intérieur, une légère érection lui vint qu’il encouragea doucement en se savonnant le sexe. Jusqu’au bout. On lui avait appris cela à l’école : « Il ne faut jamais faire les choses à moitié, toujours aller au bout de ce qu’on l’on entreprend... »

Savonné, rincé, branlé, Mitch se planta devant le miroir de l’armoire de toilette. Il se trouva beau gosse. Mal rasé, les traits tirés, mais beau gosse. Il y en a qui naissent avec une petite cuillère en argent dans le bec, d’autres qui ont de la tchatche et des paquets de relations, d’autres encore qui sont des petits génies en musique, en maths ou en n’importe quoi qui permet de se faire une place au soleil, lui, il avait sa gueule. Son seul atout. Une belle gueule pour tous les plaisirs. Une grande gueule pour toutes les emmerdes. Elle était bien à lui, sa gueule, il se l’était faite tout seul. Elle ne devait rien à personne. « Michto Mitch », disaient ses potes gitans. Super Mitch. « Mitch chabraque » Mitch le dingue...
Michto Mitch mit de l’ordre dans sa tignasse et rasa sa barbe. Une fois rasé et coiffé, les cheveux tirés en arrière, c’est à peine s’il se reconnut. C’était un autre Mitch qui grimaçait un sourire dans le miroir de la salle de bains. Mimiche le sale gosse, l’insupportable, l’intenable. Mimiche « qu’est-ce qu’on va en faire de gamin », que, faute de mieux, on avait trimballé de famille d’accueil en foyer, de foyer en centre fermé. Centre de réinsertion, ils disaient sans rire en bouclant les portes dans son dos et en vérifiant l’accroche des barreaux aux fenêtres. Réinsertion dans quoi ? Dans quel monde ? Le monde de la taule, la communauté des enfermés, à perpète... Mimiche l’asticot, qui se faufilait en douce à travers les murs, à mi-temps en cavale, à mi-temps à l’ombre. C’est à l’ombre qu’il avait fait son cocon, un cocon de barbelés. Fallait pas s’étonner aujourd’hui qu’il en soit sorti Mitch Chabraque...

Il resta de longues minutes à se regarder comme ça dans la glace, comme s’il avait voulu garder un souvenir de lui. C’était évident à présent. Ce n’était pas avec son entorse, encore moins avec Cannelle qu’avait commencé le début de la fin. C’était bien avant, au temps de Mimiche. Et tout était écrit dans le premier chapitre.
Il ferma les yeux. La voix était là, à l’intérieur de lui, comme une saloperie qui lui rongeait le cerveau. La voix de Machard, la Machard, la vacharde : « Vous voulez que je vous dise comment vous allez finir si vous continuez comme ça, Michel ? Vous voulez vraiment que je vous le dise ? Vous allez mal finir, Michel... » Qu’est-ce qu’elle croyait, la sorcière ? Il fallait bien qu’il continue « comme ça », puisque les autres n’arrêtaient pas. Et elle ajoutait « ...Très très mal. Et il n’y aura personne pour vous regretter. »
Personne ? Il n’y avait pas cru. À présent, il ne savait plus. Les gitans ? Ils avaient la mémoire nomade... Aziz ? Le gros Thierry ? Ils avaient la mémoire utilitaire. Ils l’avaient bien prouvé. Les copains ? Toujours de passage. Restait Cannelle. Pauvre gosse. Valait mieux pour elle qu’elle l’oublie vite fait. Non, il n’y aurait personne. Même pas lui. Michto Mitch ne regretterait pas Mimiche et vice-versa. Elle avait raison, la jeteuse de sort de ses quinze ans. À moins que les flics... Peut-être que les flics se souviendraient

Mitch revint dans la chambre. Dans la rue, deux voitures étaient venues se garer de part et d’autre du sous-marin. Pas besoin d’être extra-lucide pour deviner le car au bout de la rue et le quartier bouclé. Le soleil plombait à la verticale, un cagnard d’enfer. La rue était déserte, le monde privé de ses ombres. Tout était prêt.
Il enfila un pantalon propre et tira de la penderie une chemise impeccable. Puisqu’il ne pouvait enfiler sa chaussure à son pied droit, il décida de descendre pieds nus. Pieds nus, ce serait mieux. Ensuite, il prit son arme, en ôta les balles qu’il aligna soigneusement en rang sur la table de nuit et sortit en claudiquant.
Le palier était désert, l’ascenseur libre. Il le bloqua au rez-de-chaussée à l’aide d’une poussette laissée dans le hall. Inutile qu’un étranger vienne troubler la cérémonie. C’était une affaire entre eux et lui, qui ne regardait personne d’autre.
Mitch ouvrit la porte de l’immeuble sur la rue et fit trois pas en maîtrisant sa douleur pour ne pas laisser voir qu’il boitait. Il tenait son revolver le long de sa jambe droite. À peine eut-il levé le bras en direction de la camionnette que le coup partit. Droit au cœur. Mitch s’écroula. La voix se tut pour toujours. La sorcière s’était trompée. Michel avait fini en beauté, taureau qui s’agenouille devant l’épée au centre de l’arène.
Peu de chance que les flics repartent avec les oreilles et la queue quand on apprendrait dans les journaux qu’ils avaient descendu un boiteux dont le flingue n’était même pas chargé...


Publié le 7 août 2014

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L'auteur

Dominique Lemaire

Âge : 68 ans
Situation : Union libre
Localisation : Bellou sur Huisne (61) , France
Profession : Comédien
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