Blues rock and roll


L’inspecteur David Charmaine arpentait la rue à grandes enjambées. Pas possible. Ce n’était pas possible. Pas elle. Pas Chloé. Il tournait et retournait la chose dans sa tête depuis le matin et il ne pouvait se débarrasser du doute. Ce doute intolérable qui le taraudait. Il fallait qu’il sache. Depuis qu’il avait passé cette soirée… et cette nuit avec la chanteuse du groupe The Blues Rock and Roll Band, il était tombé sous le charme. C’était indéniable. Et l’idée qu’elle puisse être impliquée d’une quelconque manière dans ces morts étranges lui était insoutenable. Pourtant, il ne pouvait évacuer complètement le fait que la première victime, Carl Steiner, était le propriétaire du Studio Janis. Le studio dans lequel le groupe avait enregistré ce fameux CD. Ce rappel des récents éclairages survenus dans ce dossier des plus sombres, lui fit encore hâter le pas. Oui, il avait hâte. Hâte de lui parler. De savoir. D’extraire de sa caboche ces insupportables soupçons. Cette obsession. Cette hantise.

Alors, qu’il était aux pieds de l’escalier menant au petit appartement de Chloé situé au premier étage de l’immeuble, la voix de la chanteuse parvint jusqu’à lui, d’une sensualité crépusculaire. Interloqué, il fit un arrêt avant de gravir les marches quatre à quatre. Arrivé devant la porte, il remarqua que celle-ci était entrouverte. Il fronça les sourcils. Une sourde inquiétude lui barrait le front. Il se précipita à l’intérieur, faisant voler la porte qui alla se fracasser contre le mur blanc. Il la vit. Couchée sur le sol. Inanimée. Une poudre immaculée, une cuillère et un briquet étaient posés à côté d’elle. Pas de doute possible. Overdose. Charmaine mit la main à la poche de son pantalon et en sortit son portable pour appeler les secours. Puis, il murmura :

- Chloé, pourquoi ?

Il regrettait déjà ses soupçons.

*

Dans les couloirs de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière, David Charmaine faisait les cents pas. Il avait fait prévenir les proches de Chloé. Il y avait là, bien sûr, les autres membres du groupe. Jan, le bassiste, un vigoureux viking barbu, venu tout droit de Norvège. Stan qui tenait la batterie. Et manu qui jouait du synthé. Il y avait également l’un ou l’autre fan et/ou ami ainsi que le frère de Chloé, Loïc, avec qui il avait pu échanger quelques mots. De cette intéressante discussion étaient ressortis deux éléments interpellant. Loïc s’était en effet étonné du fait que sa sœur ait été retrouvée en overdose. Il ne pouvait certes nier que celle-ci usait de stupéfiants de temps à autres. Mais c’était toujours de manière raisonnable et il ne s’expliquait pas ce dérapage. Mais ce qui l’interpellait davantage était le fait qu’elle puisse écouter l’un de ses CD’s. Comme bon nombre d’artistes, Chloé détestait s’entendre et c’est une chose qu’elle ne faisait jamais. Ces deux derniers faits - surtout le dernier - confortait David dans sa conviction que ce qui s’était passé chez Chloé ce soir n’était pas un accident.

*

Le soir venu, une ombre glissait dans les couloirs de l’établissement hospitalier. Une silhouette, toute de noir vêtue des pieds à la tête, le visage recouvert d’une cagoule, s’introduisit dans la chambre de la jeune femme et sembla cacher quelque chose sous le lit de la malade. La voix de Chloé déchira le silence de la chambre dans un blues lancinant et désespéré. Une autre ombre surgit alors. Elle se jeta sur l’homme en noir. Une lutte acharnée s’ensuivit entraînant les deux corps dans une mêlée indescriptible. Sur cette musique hallucinée, imbriqués, collés l’un à l’autre, on aurait dit qu’ils pratiquaient une danse obscène. Une danse tribale d’un autre âge. Comme un tango violent, rageur, mortel. Au son de ce chant létal, déjà les deux corps semblaient sur le point de défaillir, de rendre l’âme.

C’est alors que la voix naturelle de Chloé, qui venait de reprendre conscience, s’éleva dans la chambre. A l’aigu d’une pureté cristalline. Claire, limpide, puissante ; brisant toutes les fioles et autres ampoules de verre qui se trouvaient dans la pièce. David profita de cette diversion pour assommer l’autre d’un coup de poing magistral puis se précipita sur le lecteur situé sous le lit afin de couper cette musique diabolique. Puis il retira la cagoule de son assaillant. Pour découvrir le visage de Manu.

- Bien sûr, cela ne pouvait être que l’un d’entre vous, dit David. Puis il se précipita vers le lit et prit les mains de Chloé qu’il serra passionnément. Ça va ?
- Maintenant oui, répondit-elle.

*

David versa un verre d’eau qu’il tendit à Chloé. Il la regarda tendrement pendant qu’elle buvait à petites gorgées. A l’idée qu’il aurait pu la perdre, il frissonna. Après avoir vidé consciencieusement son verre, elle le tendit à l’inspecteur afin qu’il le dépose sur la table de nuit, à côté de son lit.

- Qu’est-ce que tu fais là ? lui demanda-t-elle.
- Je t’ai trouvée chez toi en overdose en train d’écouter l’un de tes CD’s. Comme ton frère m’a dit que ce n’était pas ton genre, je t’ai sentie en danger et j’ai veillé. Tu peux me dire ce qu’il s’est passé exactement ?

Alors Chloé expliqua tout. Comment, Manu, en manipulant et trafiquant les bandes son de leur CD, avait découvert par hasard que celles-ci pouvaient provoquer chez leurs auditeurs un pic de sécrétion de la dopamine, la molécule dite du plaisir. Certes, c’était quelque chose que l’on avait déjà observé avec des méthodes comme la musicothérapie ou l’art-thérapie. Mais, là c’était particulièrement intense.

- Seuls Manu et Carl Steiner, le propriétaire du Studio Janis étaient au courant. Moi, je ne l’ai appris que ce soir. Au départ, ils ne comptaient utiliser ces CD’s que dans un but publicitaire. « Chloé, la voix du bonheur ultime. » Ça aurait fait vendre. Mais quand les morts ont commencé à s’accumuler, Carl n’a plus été d’accord. Alors Manu l’a éliminé en passant le CD dans sa voiture après l’y avoir attaché.

Charmaine se dit qu’il n’avait pas pensé à vérifier cela. On retrouverait certainement le CD dans la voiture de Steiner ou parmi les pièces à conviction.

- J’ai commencé à avoir des doutes, poursuivit Chloé, le soir où tu es venu nous interroger au Pacific Rock. Tous ces morts, ce n’était pas normal. Et puis ces taux élevés de dopamine. C’était vraiment étrange.
- Oui, selon les spécialistes que j’ai contactés dans le cadre de mon enquête, à de si hautes doses, cela peut provoquer des crises cardiaques ou des conduites à risque comme des prises de stupéfiants en excès ou des paris idiots pouvant mettre la vie des personnes en danger.
- Ah, je comprends mieux ce que Manu voulait faire en me laissant cette cocaïne à portée de main. A l’audition de ce CD, je ne maîtrisais plus rien. Je me suis complètement laissée aller.
- Comment, en est-il arrivé là ?
- J’avais demandé à Manu de venir me voir à l’appart’ ce soir et je l’ai cuisiné. Il n’a pas tardé à tout lâcher. Il voulait me convaincre qu’il y avait beaucoup de blé à prendre. Il avait pris contact avec des dealers, paraît-il. Il leur proposait de diffuser le CD à grande échelle dans les milieux de la drogue afin de stimuler les ventes. Un dingue. Il m’a fait peur. J’ai refusé et j’ai dit que j’allais tout te raconter. Tu connais la suite.
- Oui, mais maintenant tout cela est terminé.

Il la prit dans ses bras. Le ron-ron des néons pulsait de manière très rythmique et il se dit que c’était là, la plus belle des musiques.


Publié le 7 août 2014

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L'auteur

Dominique LERUTH

Âge : 60 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Bruxelles (11) , Belgique
Profession : Secrétaire générale d'asb
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