Chapitre dernier. Demain.


Je m’arrête, je devrais pas. L’Espagne n’est plus qu’à quelques kilomètres. Mais l’océan est là et chantent les sirènes. Un caprice, je voudrais surfer encore une fois.

La plage est déserte.

Je remonte le courant et choisis une grosse lame, large comme un autobus, avec une lèvre appétissante, je la baptise, Jagger. Allez viens, viens Mick… La salope avant la déferlance doit bien culminer à trois mètres et déroule un tube où elle arrête le temps et fige le son. Mais je ne tente pas le diable, je reste sagement juché sur la crête, et ma planche écrémant l’écume, je me redresse comme un titan sur la montagne. Au début on s’entend bien : Satan tourne le dos. Je file dans le soir, genoux pliés, bras étendus, survolant la rugissante. Pendant ces quelques secondes me reviennent les images brulantes des quinze derniers jours. La fusillade devant le bar d’Ajaccio, les douilles en laiton qui tintent sur le bitume, la fuite avec le gosse et cette femme aussi... Maintenant je suis au-dessus de tout ça, métamorphosé en ombre, comme si, de toute éternité, mon image allait rester gravée dans la verte cambrure. Saturé de sel et d’iode, j’aperçois mon gamin qui court en riant dans la dune, son cerf-volant voyage sur la brise. Mon sac n’est pas loin, clé de bagnole, faux passeports, cinq mille euro en liquide, la promesse de tous les lendemains. Et le beretta.
J’atterris en douceur sur la plage, tapis volant. Le Kidou court jusqu’à moi, cerf-volant en sillage, une âme attachée.

- on s’en va ? j’ai faim !
- encore une bonhomme !La dernière ! Promis. Et puis c’est tout.
- eh tu parles comme moi ! D’accord, mais ce soir Mcdo Coca et on se regarde un de mes DVD.
- C’est quoi ton film ?

Je m’assois dans l’eau, le sable boit tout. Il fait un peu frais, juste assez pour croire au délice, pas encore pour se résigner à la chair de poule. Le gamin me cite un titre hollywoodien comme si on parlait de "Citizen kane". Il m’observe sous ses longs cils, longs oui, de quoi repeindre mon ciel. J’avoue mon inculture. Non connais pas « Sky Storm » avec Brad Pitt. Je ferme les yeux, j’imagine le ciel, je voudrais délayer mon anxiété dedans, pastels.
- Alors, les terriens reçoivent un message de l’espace, c’est des mecs d’Orion, leur planète est empoisonnée, ils préviennent qu’ils vont venir. Presqu’ils s’excusent.

Je pense à la femme de juillet, si belle, si fantasque. Celle qui m’a dépanné, la veille de la tuerie. Je la revois au volant de sa drôle de voiture décapotable, on aurait dit un petit bourdon. J’essaie de l’imaginer chez elle, douloureuse, alitée, avec des poignards qui lui percent les reins. Je ne peux rien faire, tant de distance, tant de temps. Je dépose en pensée des pétales sur son flanc blessé. Tu rencontres une femme quand tu dois t’enfuir, elle ne va pas très bien et tu t’en vas. L’ironie divine. Je ferme les yeux dans le contre-jour, deux papillons blêmes.

- Et ils viennent par la mer… poursuit Vittorio qui lui aussi chevauche, une pensée, un film, une vague.
- je croyais qu’ils venaient d’Orion ?
- tu penses comme un humain, pas comme un alien ! triomphe le kid qui pense lui, comme on entre en sixième.

Et cette femme dont je suis le songe, dans laquelle je tourne en boucle, je le sais, alors qu’elle carrousselle dans mes nerfs, la-bas , bien au-delà du pays basque, dans la convexité des collines, seule de sa vie sans la mienne. Lui, elle. Ceux qui me restent de mes années décimées.

- et finalement c’est la guerre des mondes alors ? Je murmure.
- un film d’alien quoi, il en tombe tous les jours tu sais, il dit et j’entends claquer la bulle rose qu’il fait avec son chewing-gum.

J’ouvre les yeux, le ciel est concave avec des bords de nuit, je vois Orion, j’entends l’enfant pensif, je devine la plainte de mon amour égaré et je demande au Tout-Puissant, une grâce, une dernière, pour nous racheter tous et tout ce que nous avons perdu.

- Tu leur donne toujours des noms à tes vagues ?
- oui. Comme les toros dans l’arène.
- tu sais missia*, les vagues elles ont pas le temps de savoir, elles naissent, elles meurent, elles s’en fichent d’avoir un nom. Elles s’appellent vagues.
- c’est pas un nom Vittorio, c’est un état.
- d’accord, une petite dernière et puis c’est tout ! Et comment tu vas l’appeler celle-là ?
- ça dépend d’elle.

Il rigole, trop fun le vieux, et repars en courant tirant son cerf-volant qui s’ébroue et remue la queue.

C’est un moment de paix, un point d’orgue qui vibre dans mon âme obscure. Alors je remonte vers la vague. La dernière. Promis. Et puis c’est tout. Soulevé par les montagnes, j’attends ma chance. Elle se dresse enfin derrière trois petites sœurs, élue de mon cœur, je la baptise « Demain ». J’attends Demain, tête tournée, à plat ventre sur la planche, je ne perds pas Demain des yeux. Mais alors que de ses contreforts elle me porte aux nues, je vois Matéo sur la plage qui parle à mon petit. L’espace d’une seconde j’oublie la vague. Elle non. Je l’ai prise trop vite, trop tôt. Elle me bascule, m’aspire, me déglutit, et régurgite dans un rôt abyssal. Le surf fuse de sous mes pieds, une charge de cavalerie me passe dessus et me pulvérise vers la grève. Demain ne m’a pas noyé mais, pour me rappeler qui j’étais, m’a plaqué au fond, me claquant au nez la porte de l’enfer. Ma colonne craque, mon visage percute un mur de silice. Je me redresse enfin, autour de moi c’est comme un bain moussant. En rouge. Une fontaine de sang jaillit de mon nez cassé, de mon arcade sourcilière et de ma bouche. En face, accroupi au bord de l’eau, au péril de ses précieuses santiags, Matéo me regarde. Le gaucher tient sagement un calibre sur sa cuisse.

- On dirait que j’ai juste à finir le boulot il énonce.
- comment tu m’as trouvé ? Je bave, mi-salive, mi-sang.
- on me paie pour ça, mon grand.
- qui Matéo ?

Plus loin, le gamin nous regarde et avance doucement vers notre sac. Il a lâché le fil du cerf-volant qui tournoie entre deux airs, orphelin. Vas-t-en, vas-t-en, je t’en supplie.

- je te fais l’aumône : c’est ton ex. Elle nous a donné pseudo et adresse mail. On a craqué tout ça. La cyber vengeance, mec. En cavale c’est dur de la fermer, hein ? Et me voilà… Depuis hier je suis à tes basques, c’est le cas de le dire ?

Il rit de son bon mot et lève le calibre sur moi, un Glock 19, je reconnais son nez camus.

- je te refais l’aumône : tu meurs gentiment, dans les vagues, le soleil couchant, comme un héros. Et moi je touche pas au petit. De toute façon il est pas sur ma feuille de route.

Dans son dos le gamin, mon petit, brandit mon beretta. Il le tient à deux mains. Et là je vois se lever toute sa généalogie, je vois nos victimes et nos bourreaux, nos villages dans l’ombre, nos femmes écrasant leurs visages dans leurs mains, la matrice purulentes de nos orgueils. Et je hurle parce qu’il ne faut pas qu’il fasse ça, parce que j’ai voulu l’éloigner de ça, parce que le meurtrier c’est moi, meurtrier du meurtrier de l’assassin, cycle sans fin de nos ombres, hécatombes.

- Non ! Vittorio !

Mais le destin aussi joue à la roulette russe. Matéo tire à cet instant mais comme moi sur Demain, il pense à se retourner, sombre Orphée aux portes de la mort, et sa balle ne me déchire que le flanc quand elle aurait du me vider la tête. Deux autres coups de feu retentissent. Matéo s’effondre.

Le petit court vers moi et m’enserre dans ses bras. Il n’est que sanglots. Il a porté le fer, il le sait. Celui qui tue porte à jamais la dépouille.

Alors perdant mes forces doucement, économisant mes mots je lui dis.

- Vittorio, tu vas me donner l’arme, c’est moi qui ai tiré, de toute façon c’est moi. Tu vas appeler mon frère qu’il vienne te chercher. Tu connais l’énéide, tu connais la vie de Persée, d’Achille et de tous les héros. Appelle mon frère… Prends le téléphone…

Et je parle sans fin, sans me comprendre mais il ne se détache pas mon petit coquillage. Mon rein brule et je commence à voir d’autres plages, d’autres nuits qui se superposent à la mienne. Et puis des éclats bleus et blancs, des portières qui claquent et des voix. Prends la vague, prends la vague au bon moment…

- On ira au macdo, on boira un coca, on regardera « Sky Storm », bientôt, bientôt, je le jures, tu me le jures… Appelle mon frère mon petit homme, appelle …

Matteo bouge doucement soulevé par une funèbre calypso. L’océan lèche ses tatouages, une vague nommée Vergogna**emporte son dernier souffle.

*grand-père en Corse.
**honte en Corse.


Publié le 7 août 2014

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L'auteur

Denis Parent

Âge : 65 ans
Situation : Célibataire
Localisation : Ajaccio (20) , France
Profession : Ecrivain, journaliste
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