Mon fils Jacqueline


Épilogue

Le temps hésite entre la fin de l’été et le début de l’automne. L’odeur sèche de la pierre à fusil laisse lentement la place à celle des sous-bois et des champignons frais. Le silence est comme suspendu aux cris des hirondelles qui, au loin, se rassemblent le long des fils électriques, imprimant des ratures sur un ciel immaculé d’azur, délavé par l’orage d’hier soir. Une brise plus fraîche vient caresser mes cheveux et envelopper mon cœur. Assise sur ma terrasse, j’observe Martin au milieu du champ multicolore que j’ai toujours refusé de faucher pour le laisser aux abeilles. Il lève sa petite tête d’ange et m’aperçoit. Son visage s’illumine d’un sourire à la fois innocent et généreux : exactement le même que celui de Jacques. Je fais soudain une immersion de plus de vingt années, revis la même scène imprimée à jamais dans ma mémoire et que mes rêves récurrents exacerbent. Un frisson parcourt tout mon corps comme une marée de nostalgie. Mon fils adorait aussi cueillir des fleurs dans ce petit oasis que Monet aurait eu aimé peindre.
— Mamy, mamy ! Regarde le bouquet que j’ai ramassé pour toi.
La gerbe ressemble à toutes celles que Jacques m’apportait, fier de ses compositions où dominaient marguerites et boutons d’or.
— Il est splendide… J’ai une idée : on va le mettre dans un beau vase que l’on placera au milieu de la table du dîner. Comme cela, tes parents pourront l’admirer toute la soirée.
Il me prend la main et nous allons de concert dans le salon à la recherche de mon récipient fétiche : celui que mon fils avait amoureusement modelé pour la fête des mères. Lorsque je le saisis, il s’échappe de mes mains pour tomber sur le tapis. Heureusement, il ne s’est pas brisé. Depuis ce matin, mon cerveau est ailleurs. J’accumule les étourderies : j’ai dressé la table en plaçant les couteaux à gauche des assiettes, n’ai installé que des verres à eau, mis mon polo à l’envers et mon gigot a brûlé. Seule la dinde qui avait survécu au réveillon de noël, et qui somnolait tranquillement dans le congélateur, a pu le remplacer au pied levé, sauvant ainsi le repas qui va fêter ce soir nos retrouvailles, depuis qu’il a quitté la maison. J’installe avec application l’ensemble dans le vase.
— Est-ce que maman aussi, elle ramassait des fleurs ?
— Bien sûr. Elle adorait le faire et m’apportait des bouquets presqu’aussi beaux que les tiens.
Les ondes nostalgiques reviennent lécher la plage de mes souvenirs. Martin prend soudain un air grave : celui que les enfants arborent lorsqu’ils veulent poser une question qu’ils jugent importante. Son petit front se plisse et ses yeux affectueux se plantent dans les miens.
— Pourquoi tu dis « elle » ? Quand elle était avec toi, c’était un garçon, non ?
Un uppercut dans l’estomac ne m’aurait pas plus coupé le souffle. Je peine à reprendre ma respiration, mes jambes flageolent et je dois précipitamment m’assoir sur la première chaise qui veuille bien recevoir mon trouble. Ainsi, il sait ! Il est courant ! Son père adoptif aurait pu me le dire, lorsqu’il me l’a amené en éclaireur. Jacques, décidemment, ne m’aura rien épargné.
— Qui t’as dit cela ?
Je ne reconnais plus ma voix. Le ton est trop brutal ? Un petit regard inquiet, presqu’apeuré, me répond.
— C’est maman. Elle m’a dit que petite, elle était un garçon, mais que ça lui plaisait pas. Alors elle est devenue une fille et a épousé papa.
Comment peut-il dire cela avec ce naturel ? Pour lui, tout ceci semble une évidence, alors qu’il m’a fallu plus de cinq longues années pour commencer à l’admettre ! J’essaie de faire une figure à peu près convenable, d’éclaircir ma gorge et d’esquisser un ersatz de sourire. Je dois être pâle comme la mort.
— C’est vrai. Jacques était un petit garçon rayonnant comme toi. Il adorait jouer aux voitures et voulait même être garagiste, avant de devenir Jacqueline.
Mon timbre se brise pour se transformer en un son rauque qui se noie lamentablement dans le fond de mon larynx.
— Mamy, pourquoi tu pleures ?
La larme que j’essayais de retenir depuis cinq minutes a décidé de s’échapper pour couler sur ma joue.
— Je pleure de joie. La joie de revoir ta mère, après toutes ces années d’absence.
— Alors tu vas la trouver changée ! Tu vas voir comme elle est belle avec ses longs cheveux. Papa dit que c’est la plus jolie des mamans.
Mon cœur s’emballe dans un sprint que je ne contrôle plus. La peur de ne pas reconnaître mon enfant, de ne pas oser aller vers lui pour l’embrasser, de rester stupide, les bras ballants, figée dans mon imbécilité, ravive mon angoisse récurrente. Depuis que j’ai accepté de le revoir, j’imagine la même scène : deux inconnues qui se regardent, hagardes, en se demandant ce qu’elles ont en commun. Pourquoi ai-je été aussi stupide, aussi aveugle. J’ai cessé d’être une mère pendant tout ce temps, il va falloir réapprendre à l’être. Heureusement Martin est là pour m’aider ; les enfants sont quelques fois plus adultes que nous.
— Mamy, ne sois pas triste ! Regarde même Noirot est content. On dirait qu’il a deviné que maman allait arriver !
Mon chien tourne autour du jardin comme il le faisait lorsqu’il jouait aux quatre coins avec Jacques. Il ne l’avait jamais refait depuis aujourd’hui. Je dois me ressaisir. Je tente quelques exercices de respiration, en vain. Le goût d’un whisky salvateur effleure mes sens. Non. Assume. Assume, coûte que coûte. Sois la digne mère de Jacques et de Jacqueline, réunis dans le même corps, les deux faces de mon enfant chéri.
Noirot se met soudain à courir vers le portail d’entrée.
— Ils arrivent, mamy ! Je reconnais le bruit de la voiture.
Les jambes de mon petit-fils tricotent un ourlet sur le gravier de l’allée. Je me lève et avance lentement vers la Mercedes qui s’arrête au milieu du chemin. La portière droite s’ouvre, une chaussure à talon haut grenat apparait, suivie d’une seconde et de deux jambes au galbe magnifique, puis une robe assortie à la couleur des souliers illumine l’horizon. Enfin un visage me sourit : Jacques ! Une sensation de vertige m’emporte, une apesanteur m’enveloppe et me transporte vers lui. Jacqueline s’avance, les bras grands ouverts. Nous nous retrouvons enlacées, serrées l’une contre l’autre, collées par la force de ces années d’absence. Je retrouve son odeur tandis qu’elle enfouit sa tête sous ma chevelure, comme autrefois. Aussitôt le film de notre passé défile en accéléré : les petits déjeuners à la cuisine, l’épluchage des petits pois, les confitures, les soirs d’été, les leçons à réviser, les sourires, les joies, les petites peines, les rires…
Noirot se mêle à nos effusions en jappant et sautant autour de nous. Je m’immerge dans l’étreinte de mon fils-fille, je suis redevenue une simple mère amoureuse de son enfant. Le soleil se couche en une apothéose d’ocre mordoré, un léger souffle d’air inonde notre bonheur et un dernier couple de colombes passe au-dessus de nous en roucoulant.
— Maman ! Pourquoi tu as coupé tes cheveux ?


Publié le 7 août 2014

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L'auteur

Gérard Muller

Âge : 71 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Escalquens (31) , France
Profession : Autoentrepreneur
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