POUR QUI SONNE LE LA


La voix d’un Elu ordonnait et le ton employé ne laissait aucun doute quant à l’urgence.
-  Commandant Vinur ! Cette humanité est perdue à jamais. Le temps est venu pour la Terre de redevenir originelle. Vous commanderez l’Arche et emmènerez le « La ». Vous savez ce qu’il vous reste à faire !

Il avait bien espéré que cette décision n’arrivât jamais. Du moins pas à cet instant. Il devait se marier dans quinze jours avec Kærastan qui partageait la même passion que lui : celle de l’univers. La cérémonie de mariage devait avoir lieu dans l’observatoire et ensuite tous deux, pour leur voyage de noces, s’en iraient dans les étoiles. Mais il en avait été décidé autrement. Sans amis pour fêter ce qui, en temps normal, aurait été une noce, ils étaient devenus mari et femme. Ils savaient tous les deux que leur avenir en serait tout autrement. Ils avaient quinze jours pour s’aimer avant leur séparation. Vinur souriait pour ne pas faire pleurer Kærastan. Quinze jours de bonheur et de joie à ne pas oublier, à inscrire dans le génome humain.

À bord de l’Arche le « La » était enfermé dans une cordelette suspendue à un crochet. Le commandant était à un hublot, penseur en observant la Terre-Mère, la Matrice, s’éloigner dans le noir sidéral. Il savait qu’il était le dernier de son espèce, que la Terre qui l’avait vu naître allait se diluer et que l’espèce humaine, sans le « La » disparaîtrait. Ses pensées s’en allaient vers le futur, le sien, comme celui des hommes de la Terre, était scellé. Il s’éteindrait seul puisque Kærastan, son épouse, avait préféré ses convictions et mourir auprès de ses parents. Lui s’en allait loin de son corps terrestre. Il deviendrait poussière d’étoile. Mais il accomplirait sa mission : avant qu’il ne meure il ferait sonner le « La » et le son résonnerait à travers tout l’univers. L’onde sonore remettrait l’univers en ordre et la Terre à sa place. Tout redeviendrait comme il y a des dizaines de centaines de milliers d’années avant la première transformation. Les humains redeviendraient, comme les autres vivants, les premières cellules de vie. Et tout recommencerait. Le cycle de la vie, minuscule cellule où l’instinct de survie disparaîtrait au fur et à mesure que la conscience individuelle prendrait le pas sur la survie collective, où l’homme modifierait les cellules microscopiques pour disloquer le mystère de l’infini, redéfinirait le début et la fin d’une humanité.

Quant à lui, son avenir dans la mémoire des cellules était assuré. Il deviendrait le Créateur. Et quand le « La » serait à nouveau détraqué, un homme tel que lui s’en irait loin dans l’espace pour remettre la pendule universelle à l’heure. Le commandant filait vers l’avenir du temps, vers le « La » qui résonnerait vers l’apothéose du génie humain. La note absolue et universelle trouverait son summum en adéquation avec la Terre.

Kærastan était jeune et pourtant sa peau était flétrie. La jeune astrophysicienne était dans la maison de ses parents et tenait la main de son père qui ne ressemblait plus à un humain. Il s‘était transformé en un être rempli de pustules. Sur la table du salon elle regardait le bouquet de fleurs que lui avait donné son époux, le Commandant Vinur. Les fleurs se liquéfiaient.
-  La Terre reprend ses droits. La mémoire des hommes s’efface tout doucement. Tu m’avais dit, Vinur, quand les fleurs ne seront plus fleurs j’aurai sonné le « La ».

Le filet liquide, tel un ruisseau, rejoignait la Matrice. Elle sentait la Terre se couvrir de boues polluées. Les pluies étaient vénéneuses, les mers montaient inondant et se mélangeant aux terres. Les îles étaient englouties, les glaciers n’existaient plus. Les pôles avaient perdu leurs glaces et l’air brûlait les poumons des êtres vivants.

-  Pourquoi aurais-je dû t’accompagner Vinur ? Pour être deux à voir la Terre devenir stérile ? Le Créateur précédent n’avait pas de compagne. Et pourtant… Si j’avais eu tort ? En tant que compagne j’aurais été aussi Créateur. Sans doute qu’à deux nous n’aurions pas fait les mêmes erreurs que le précédent ?

C’était les mots qu’elle lançait au micro vers le vaisseau qu’elle ne voyait déjà plus depuis un bon moment dans le télescope dirigé vers l’univers. La réponse ne venait pas. À quoi bon ? Il était maintenant si loin, hors de la galaxie. Kærastan ne regrettait pas leurs étreintes amoureuses des nuits précédentes. Au contraire, Vinur serait heureux de penser à ces moments d’amour au moment où il tirerait sur le « La ». Quant à elle, une fois transformée en cellule elle transmettrait ce besoin d’amour. Elle était certaine qu’avoir été astrophysicienne lui aura permis de rencontrer son Créateur.

Elle jeta un œil vers le ciel. Il n’avait pas changé. Les étoiles étaient toujours au même endroit. Pourtant le sol terrestre était maintenant différent. La Terre continuait sa plongée lente et immuable dans l’eau et avant qu’elle s’en rende compte toutes les cellules de son être se sont dispersées et se sont réfugiées dans les profondeurs aquatiques qui les protègeront le temps nécessaire à la reconstruction.


Publié le 29 août 2014

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L'auteur

Krystin Vesterälen

Âge : 57 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Paris (75) , France
Profession : conteuse,auteur, formatri
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