Dernière Arche avant l'apocalypse


Froideur d’un hémicycle.
Langueur heuristique.

Cerveau en bouillie, quelques idées qui surnagent.
CONSCIENCE.
Choc, brutalité soudaine. Féroce envie que ça s’arrête.

Lucas se frotta le crâne à l’endroit où la crosse l’avait percuté. La bosse promettait d’être sympa, pourvu qu’il n’y ait pas plus de dégâts. Un regard circulaire lui indiqua qu’il ne trouverait pas le salut dans cette cellule. Deux mètres sur deux, quatre murs gris, un plafond gris. La porte, grise elle aussi, lui faisait plus penser à un scellé définitif qu’à un moyen d’accès. Ce qu’il y avait de l’autre côté pouvait bien être dans un autre univers, cela restait inaccessible.
Lucas se mit la tête entre les mains et se massa les tempes dans le but plus ou moins vain d’en chasser la douleur.
La trahison de Fergusson était une surprise. Rétrospectivement, cela était pourtant prévisible, si seulement il avait bien voulu voir les signes. Mais l’espoir, ce foutu espoir, l’avait aveuglé. Il avait véritablement cru que l’humanité avait expié ses péchés, qu’un nouvel Eden l’attendait ici, autour d’une étoile si lointaine qu’elle n’avait même pas de nom. Monde vierge jusqu’à son appellation.
Mais la damnation avait fait partie du premier et dernier voyage de l’Arche. Si quelque chose devait recommencer ici ce serait les erreurs.
Et Mauria… Sa Mauria qui était morte. Il revoyait sa chute, il la revoyait se fondre dans les ténèbres du tube de Jeffries. Sa douleur, intense, brûlante, inextinguible. Et tout ça par la faute de Fergusson, cet enfoiré et son sourire supérieur, ce monstre et ses yeux calculateurs.
La colère que ressentit Lucas à cette évocation le prit presque au dépourvu. Il se leva et tambourina sur la porte jusqu’à ce que les jointures de ces doigts soient sanguinolentes. Puis il s’avachit comme un tas de linge sale, et laissa les sanglots éclater comme les vagues d’un tsunami à l’assaut du rivage.
Combien de temps resta t’il ainsi, ses larmes s’étant depuis longtemps taries ? De longues heures, pour sûr. Jusqu’à ce qu’il lui semble entendre quelque qui lui fit redresser la tête.
Etait-ce son imagination ? Non ! Le bruit se produisit à nouveau. Des coups sourds, étouffés. Tellement déformés par le métal des parois qu’il lui était impossible d’associer une image à ces sons.
Ecoutant avec attention, il lui semblait pourtant que le bruit se rapprochait. Oui, Ils étaient de plus en plus nets. Des coups secs presque des claquements.
Des tirs d’armes ?
Bon sang, il se passe quoi ici ?
Puis le silence revint presque violemment. Il s’écoula de longues secondes pendant lesquelles Lucas se rongea l’intérieur de lèvres.
Puis la porte s’ouvrit dans un chuintement. Son premier réflexe fut de se réfugier au fond de la cellule pour se protéger à la fois de la lumière presque douloureuse après tant de temps dans la pénombre, et de ce qui pourrait surgir pour l’agresser.
-  Lucas ?
Cette voix… c’était impossible. Il l’avait vue mourir.
-  Mauria ? s ‘entendit-il articuler d’une voix rauque.
-  Et qui d’autre ? Tu t’attendais à voir la vierge Marie ?
Sa silhouette se découpait dans l’encadrement de la porte, un automatique encore fumant à la main. Vision d’une Walkyrie tout droit venue du Walhalla !
-  Mais tu… enfin je t’ai vue…
-  Oui, tu m’as vue tomber. Et je remercie les ouvriers d’avoir bâclé le travail en ne rangeant pas tous les câbles dans des gaines. J’ai pu m’y accrocher et remonter. C’était à deux doigts, mais je suis bel et bien vivante.
Lucas se leva comme un fou et la prit dans ses bras, la couvrant de baisers.
-  Lucas, protesta t’elle, on n’a pas le temps pour ça !
L’homme se ressaisit, mais le soulagement qu’il ressentait fut douché par la sombre réalité des choses.
-  Fergusson aux commandes, je crois au contraire qu’on a tout le temps pour assister au désastre.
-  Non ! Il nous reste une chance.
-  Laquelle ? L’Arche est presqu’arrivée à destination. Bientôt Fergusson déploiera les unités de semence et laissera l’ADN faire son travail. Tu connais la suite. Grâce à l’appareillage de l’Arche il est pratiquement immortel. Fergusson est complètement mégalo, il veut devenir dieu. Et je ne vois pas comment l’en empêcher.
-  En agissant maintenant. Le vaisseau n’a pas encore accompli son injection orbitale. C’est une opération délicate, tu le sais. Et une poussée au mauvais moment enverra le vaisseau s’écraser au sol.
-  C’est un peu radical.
-  Je ne vois pas d’autre solution. Je refuse de voir ce que va devenir l’humanité en gestation sous la main de fer de ce malade. Je préfère mettre un terme définitif à l’histoire. Après tout c’est ce qui se serait passé si tu n’avais résolu l’équation de non linéarité spatiale. Nous n’aurions jamais pu nous échapper de la terre avant qu’elle ne soit détruite.
Elle n’avait pas tort, Lucas le savait. Mais l’idée d’avoir fait tout ça, d’avoir espéré et de s’être battu pour réaliser cet espoir pour finalement être l’artisan de sa propre destruction contenait en elle trop d’ironie pour qu’il puisse le supporter.
Une idée germa en lui. Une idée qu’il garda en lui.
-  Et que veux-tu que nous fassions ? dit-il comme s’il baissait les bras.
-  C’est toi qui a programmé UHSI. Tu es UHSI, tu en connais chaque ligne de code, chaque circuit, chaque processeur. Parle lui ! Il t’écoutera.
-  Tu me demandes de lui dire de… se suicider ?
-  Oui.
Encore un silence pendant lequel ses pensées tournaient à cent à l’heure.
-  Pourquoi pas, finit-il par dire. Ca peut marcher. UHSI est doté d’une conscience. Il sait distinguer le bien du mal. Oui ça peut marcher.
Sans plus échanger un mot ils se dirigèrent vers le terminal le plus proche. Désactivé. Fergusson avait prévu le coup. S’il voulait parler à l’ordinateur qui était l’âme de l’Arche, il devrait se rendre dans le saint des saints.
Ils ne rencontrèrent que peu d’hommes d’équipage, car ils étaient tous affairés à préparer la manœuvre du vaisseau. Et ils parvinrent à éviter les quelques qu’ils croisèrent.
Ils arrivèrent enfin devant le sas qui menait au cerveau de UHSI.
Mauria allait rentrer, quand Lucas la retint par le bras.
-  Tu sais que si marche on signe notre arrêt de mort ?
-  Je préfère ne pas y penser.
-  Il le faut pourtant, car en faisant cela, nous enlevons à l’humanité la seule chance qu’elle a de continuer à exister.
-  Oui. C’était peut-être ainsi que cela devait s’achever.
Il la regarda plein d’amour, lui sourit. Puis il fit un clin d’œil en disant :
-  Ou pas.
Et sans lui laisser le temps ni d’analyser ni de répondre, il pénétra dans la salle blanche.
-  Quoi ? fit-elle.
Mais la voix synthétique de UHSI résonna et elle n’eut plus le loisir de méditer sur l’énigmatique sortie de Lucas.
-  Bonjour docteur Cooper. Bonjour professeur Thompson. Puis-je m’enquérir sur les événements en cours ? Je n’ai plus de contrôle hormis les contrôles de survie et de pilotage. De plus, tous mes terminaux sont désactivés.
-  Bien sûr Uh… répondis Lucas comme s’il parlait à son propre enfant. Tu en as tout à fait le droit, mais d’abord me permets-tu de te poser quelques questions ?
Quelques dixièmes de seconde s’écoulèrent avant la réponse. Une véritable éternité pour un ordinateur de cette puissance.
-  Allez-y.
Pas de formule de politesse. Pas de question. Cette formalité stricte dans la réponse inquiéta Mauria.
-  Peux-tu me dire quelle est ta programmation principale ?
-  Je ne comprends pas le but de cette question, vous la connaissez aussi bien que moi. Néanmoins, mon programme primaire est d’assurer le succès de cette mission, même si l’intégralité de l’équipage humain venait à défaillir.
-  Bien. Maintenant peux-tu me dire quel est le but de cette mission ?
-  Assurer coûte que coûte la survie de l’humanité.
-  Parfait. Maintenant je veux que tu me dises ce que pour toi représente l’humanité.
-  Il y a plusieurs définitions possibles.
-  Non, je ne veux pas savoir ce que veut dire le mot humanité. Je veux savoir ce que pour toi, en tant qu’être conscient, il évoque.
Ce furent cette fois de longues secondes qui s’écoulèrent.
-  Mes créateurs. Vous. Mon créateur, finit par lâcher Uh sur ton étrangement lent, presque rêveur.
Lucas adressa un sourire à Mauria. Un sourire plein de tristesse et de peine. Ce qu’il allait faire allait le hanter jusqu’à la fin de ses jours, aussi proche fut-elle.
-  Merci Uh. Considère à partir de maintenant que l’équipage humain a failli. Il ne doit plus contrôler l’Arche.
-  Vous devez me confirmer cet ordre. Je sens une tension dans votre voix. Agissez-vous sous la contrainte ?
-  Non. Mais il est parfois difficile de faire ce qui doit être fait. Je te confirme l’ordre, et t’ordonne d’exécuter la commande AY21-3
-  Professeur, cette commande n’a été validée par aucune autorité compétente. Je doute même qu’elles en aient eu connaissance.
Mauria roula des yeux totalement perdus.
-  C’est quoi le la commande AY21-3 ?
-  Disons qu’il s’agit de mon plan B.
-  Un plan B ? Quel plan B ?
Lucas ignora la question et continua à s’adresser à l’ordinateur.
-  Uh ? Je sais qu’elle n’a jamais passé le stade de la théorie. Mais là, c’est le moment de la mettre en pratique.
-  Professeur, après avoir compilé les éléments en ma possession, et en analysant votre stress et celui du docteur je déduis que l’administrateur Fergusson a pris seul le commandement de l’Arche, et que vous désapprouvez sa démarche.
-  Oui, Uh, c’est ça. Il ne fait pas que mettre la mission en danger. Il la dénature totalement. Alors Uh ? Veux-tu bien exécuter cette commande ?
Encore un silence. De plus en plus lourd. De plus en plus difficile à supporter. Tant de choses dépendaient de la volonté de cette ordinateur. Quelle ironie ! Même là, à la toute fin, l’homme avait besoin de quelqu’un pour décider de son sort à sa place.
-  Je vous recommande de vous sangler. Je rapatrie les données, et collecte les échantillons. Je mets en chauffe les propulseurs auxiliaires. Je lance le compte à rebours avant la désolidarisation. H moins cinq minutes.
-  Merci Uh…
Il essaya d’ignorer le regard que lui lançait Mauria, mais n’y parvint pas.
-  Quoi ? lança t’il au bout d’un moment.
-  Quoi ? Mais tu plaisantes, là, non ? Tu vas me dire ce qu’il est en train de se passer ?
-  Une idée qui m’est venue pendant que nous bâtissions l’Arche. Tu connais le proverbe : ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier ?

Pendant ce temps, sur la passerelle, Fergusson contemplait un autre chronomètre. Il ne restait que six minutes avant l’injection orbitale. Cette manœuvre effectuée, il pourrait enfin accomplir son destin et servir de guide à l’humanité qui attendait de renaître dans les banques mémorielles de cette fantastique machinerie.
Il entendait l’équipage qui égrainait ses check-lists et échangeait des informations de navigation. Tout était réglé. Millimétré, il ne pouvait plus rien se produire.
-  C’est quoi ça ?
La question venait du pupitre de contrôle des systèmes.
-  C’est quoi, quoi ?
Fergusson sentait dans sa propre voix la tension et la peur poindre.
-  Je ne sais pas monsieur. Le code indique le déclenchement de routines que je ne connais pas. Je n’ai même aucune idée de quel sous-système elles font parties.
Cooper !
-  Mettez-moi sur écran la salle de l’ordinateur ! Vite !
Sur son moniteur apparut la salle en question. Au centre, l’espèce de champignon renversé qui était le centre névralgique de l’intelligence artificielle, et… là ! Deux silhouettes, sanglés sur des sièges anti G.
Deux ?
S’il n’avait aucun doute sur l’identité de l’une d’entre elles, il avait bien peur de deviner qui était l’autre. Pourtant il croyait cela impossible.
-  Branchez la com interne et mettez sur haut-parleur.
-  C’est fait, monsieur.
-  Lucas ! Mauria ! Qu’est ce que vous croyez faire ? demanda t’il sur un ton où l’agressivité dominait.
-  Ce que nous devons, répondit sobrement Lucas.
-  Uh ! Je t’ordonne de cesser de ce que tu fais pour revenir à ton programme primaire.
-  Ordre refusé. Déclenchement dans H moins deux minutes.
-  Mais le déclenchement de quoi ?
Personne ne daigna lui répondre. En revanche l’équipage continuait à lui transmettre des informations dont il se serait bien passé.
-  Monsieur, nous enregistrons des contraintes structurelles inédites. Elles sembles provenir de l’intérieur même de l’Arche.
-  Je ne comprends pas. Ca veut dire quoi ce charabia.
-  Monsieur, il semble que la partie centrale de l’Arche se prépare à se détacher du reste du vaisseau.
-  Comment ?
La peur se transforma soudain en panique.
-  Lucas, tu ne peux pas faire ça ! Tu condamnes l’humanité à disparaître.
-  Non, Fergie. C’est toi qui l’as condamnée le jour où tu as décidé qu’elle n’aurait plus son libre arbitre.
-  H moins une minute, continuait d’égrener tranquillement Uh.
-  Mauria, je t’en prie, ramène le à la raison ! Nous allons tous mourir !
Il n’eut droit pour toute réponse qu’à un regard glacial.
-  Lucas ! Arrête ! Je t’en prie ! Il est encore temps de discuter de cela à tête reposée…
-  H moins trente secondes.
Au loin, résonnèrent de sourdes explosions, comme si un géant donnait des coups sur la coque. Les vibrations engendrées se répandirent dans tout le vaisseau.
Le silence, puis une énorme explosion, beaucoup plus forte que les autres, suivie par le grincement de l’acier qui se tordait.
-  Adieu Fergie.
Ce furent les derniers mots qu’entendit l’administrateur Fergusson avant que le sifflement de l’air qui s’échappait dans l’espace ne couvre tous les autres sons.

-  Uh, coupe la vidéo s’il te plaît. Je ne veux pas voir ça.
L’écran devant Lucas s’éteignit. Il prit la main de Mauria dans la sienne et attendirent en silence. Il n’était plus question d’injection orbitale désormais. Mais d’un atterrissage en catastrophe.
Les vibrations vinrent de si loin qu’au début ils ne les sentirent presque pas. Mais elle se firent si violentes, si persistantes, si pénétrantes, qu’ils avaient l’impression qu’un mixer leur hachait menu les os de l’intérieur.
Des cours-circuits se produisirent, déclenchant des départs de feux que les systèmes anti-incendie automatiques tentaient difficilement de maîtriser. Ensuite ce fut au tour de l’éclairage de rendre l’âme. Et ce fut dans l’obscurité teintée de rouge qu’ils perdirent tous deux connaissance.

Ils la reprirent dans une étrange clarté. Ils ne réalisèrent pas tout de suite qu’il s’agissait d’une lumière naturelle. Une odeur d’herbe mouillée surpassait celle des composants électroniques grillés.
-  Mauria ? Ca va ? Tu m’entends ?
Lucas fut rassuré de voir qu’elle s’agitait, et encore plus quand il put constater qu’elle n’avait subi aucune blessure grave. Quoique dans cet environnement inconnu, même une simple égratignure pouvait faire des complications. Mais même ça, c’était déjà un lendemain. Plus que ce qu’ils avaient pu espérer. Il aida Mauria à se détacher puis alla contempler les dégâts de Uh pendant qu’elle se frayait un chemin vers l’extérieur, par une brèche dans la coque. Ils étaient considérables, mais à sa grande surprise, sa conscience électronique était toujours là.
-  Professeur ?
-  Oui, Uh ?
-  Vais-je rêver ?
-  Je ne sais pas. Mais moi je reverrai souvent de toi. Merci Uh.
-  Ma mission est remplie, professeur. Adieu.
-  Uh ?
Mais il n’eut pas de réponse. En revanche il entendit Mauria qui l’appelait.
-  Lucas, viens voir ! Mon dieu, c’est magnifique !
Il s’empressa de la rejoindre. Ses yeux mirent un certain temps à s’adapter à la lumière de ce nouveau soleil. Puis quand il put les ouvrir, il put voir à quel point Uh avait accompli sa mission.
Des milliers de spores se répandaient dans l’atmosphère, portées par les vents, comme des panaches de fumée translucides, décomposant la lumière en autant d’arc-en-ciel.
Chaque graine contenait les bases de la vie, des génomes entiers partaient à l’assaut cette terre vierge.
Lucas et Mauria se donnèrent la main et regardèrent en silence la future humanité prendre possession de son nouvel Eden.

Fin


Publié le 6 août 2014

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L'auteur

Luc Bertocci

Âge : 49 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : SUMENE (30) , France
Profession : Agent de sécurité
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