PATER NOSTER


Après tout ce qu’elle venait de vivre professionnellement et sentimentalement et qui l’avait déjà grandement déstabilisée, Anne était complètement effondrée par sa matinée. Comment ne pouvait-elle pas l’être ? L’enterrement de son frère avait été émouvant et particulièrement difficile à gérer. De plus, elle se posait encore des tas de questions sur le geste de sa mère. Mais, malgré tout, Anne ne pouvait pas lui en vouloir, perdre un fils était quelque chose d’inadmissible pour une mère. Alors, tenter de se donner la mort en absorbant des cachets, la veille de ce jour funeste était presque pardonnable. Cet empoisonnement médicamenteux avait nécessité une hospitalisation d’urgence et des soins intensifs, interdisant à Mathilde d’assister aux obsèques de Bertrand, son fils. Elle s’en remettrait difficilement. Anne avait donc dû assumer beaucoup de choses toute seule, la veuve de Bertrand étant elle aussi "shootée" aux calmants mais de façon plus raisonnable pour affronter l’épreuve aux côtés de ses deux enfants.
Mais, perdre un frère de quarante ans était une épreuve aussi difficile à surmonter pour une sœur, la pire chose peut-être qu’elle ait eu à affronter, jusqu’à la découverte de cette foutue lettre. S’il n’y avait pas eu ce courrier, tout aurait pu presque redevenir comme avant, après quelques mois de deuil et le long apprentissage de la mort d’un proche. Cela aurait pris un peu de temps, avec des hauts et des bas, mais elles y seraient arrivées, aussi bien la mère que la sœur. "La vie reprend ses droits" comme le dit si bien l’expression consacrée. Mais cet après-midi-là, le destin en avait décidé autrement. La veuve de Bertrand n’ayant pas eu la force de faire le tri dans les affaires de son mari, c’était Anne qui avait pris sur elle de faire un peu de classement dans le bureau de feu son frère. C’est dans ce rangement vertical dont les hommes ont le secret qu’elle était tombé sur ce courrier datant d’une dizaine d’années. En fait de l’année même où Bertrand avait quitté la maison pour se mettre en ménage avec Charlotte. Il avait alors trente ans. Et voilà que le hasard, celui qui fait si bien les choses, venait de jeter un pavé dans la mare, faisant exploser une bombe atomique dans la tête d’Anne. Cette missive venait apporter des lumières aveuglantes à ses yeux ébahis. Elle aurait presque préféré ne l’avoir jamais eu entre les mains. Mais une fois commencé, il faut boire le calice jusqu’à la lie. Depuis tout ce temps, Anne n’avait jamais rien soupçonné. A vingt ans révolus, elle s’en voulait d’avoir été assez bête au point d’être passée à côté de ce secret de famille durant toutes ces années. C’était à présent une certitude : elle était d’une naïveté navrante et d’une ingénuité incroyable. N’empêche qu’elle se sentait flouée, trahie, voire salie.
En quelques minutes, juste le temps de lire une courte lettre, tout s’était écroulé dans sa vie. Un véritable tsunami venait de balayer toutes ses valeurs, toute sa candeur. Et, tous les problèmes sentimentaux, qu’elle venait de traverser avec Jacques, passaient désormais au second plan. Le mot confiance venait de perdre une nouvelle fois son sens. Plus encore, certains mots devenaient pour elle des armes de destruction massive. Avant cela, elle ne se doutait pas à quel point les mots ont parfois un poids qui peuvent détruire une vie complète. Ils font surgir en nous des images insoutenables qui envahissent l’esprit pour ne plus jamais en ressortir. Maintenant qu’elle savait, avec le recul, tout lui apparaissait de façon beaucoup plus claire. Elle se sentait comme une petite idiote que l’on a mené par le bout du nez et que l’on a trimballé de mensonge en mensonge. Pourtant, rien dans le comportement de son frère aîné ou de sa mère ne l’avait jamais alerté. Mais, désormais, tous ces petits détails qui font une vie lui sautaient au visage comme autant d’évidences.
Elle avait bien sûr souffert de l’absence d’un père, jamais connu, alors que les autres enfants sont entourés de leurs deux parents pour les fêtes de fin d’année de l’école, même les couples divorcés font table rase de leur différence ces jours-là. Durant l’enfance, Anne avait parfois demandé à sa mère l’origine de sa paternité mais celle-ci avait toujours éludé la question. Et, quand Anne se rapprochait de Bertrand, son frère, il annonçait lui-même qu’il l’ignorait, alors qu’il était de vingt ans son aîné et devait par essence en savoir plus. Une forme d’omerta entourait donc ce père jamais connu, ni entrevu, cet absent qu’elle avait maintes fois aimé puis haï, l’imaginant tout à tour en marin, capitaine au long cours, aviateur, footballeur, acteur de cinéma devant impérativement conserver l’anonymat, pire encore homme politique forçant sa mère au secret sous le couvert de la raison d’état. Enfin, tous ces fantasmes de jeune fille pouvant remplir ce vide sentimental qu’elle n’arrivait pas à combler et laissant en elle une plaie au cœur béante. Par rapport aux autres familles, celle d’Anne avait toujours été atypique, chaque membre de ce trio familial avait le même écart d’âge entre les générations, vingt ans d’écart : vingt, quarante et soixante ans respectivement pour Anne, Bertrand et Mathilde, la mère. Jusqu’à ce que Bertrand quitte le cocon de cette famille apparemment monoparentale pour se marier et fonder un vrai foyer, ils avaient donc vécu tous les trois dans leur bulle sans relations extérieures. Elle comprenait mieux à présent.
Comment allait-elle faire désormais pour vivre avec eux et les regarder droit dans les yeux ? Cette lettre, découverte par hasard dans les papiers de son frère, après la mort de ce dernier, était une lettre d’amour, enflammée, passionnée, mais pas écrite de la main d’une maîtresse cachée. Non, Anne avait reconnu l’écriture et la signature : c’était une lettre de sa mère à son frère, datant en effet de l’année où il avait quitté la maison pour vivre avec celle qui allait devenir sa future femme. A la lecture de cette lettre, le choc avait été double : non seulement, Anne apprenait dans la missive, par des mots très crus, les rapports incestueux entre sa mère et son frère mais une phrase particulière avait attiré son attention et l’avait définitivement bouleversé pour le restant de sa vie : "Bertrand, tu ne peux me quitter ainsi et me laisser seule avec notre fille, Anne.". Cette simple phrase de quinze mots résonnait à présent pour toujours dans la tête d’Anne, trouvant un écho tout particulier à la prière qu’elle avait récité le matin-même aux obsèques de Bertrand, le PATER NOSTER, "Notre père qui êtes aux cieux..." avait désormais pour elle un double sens.


Publié le 8 août 2014

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L'auteur

LUOBER

Âge : 55 ans
Localisation : NIMES (30) , France
Profession : Chercheur d'équilibre
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