Jolene


Les barreaux ocres qui obstruent la fenêtre sont tellement rouillés qu’en me concentrant un peu, je peux sentir leur goût ferreux sur le bout de ma langue. L’air est moite, solide, irrespirable. Chaque fois qu’il s’engouffre dans mes poumons épuisés, j’ai l’impression de me noyer.
Pourtant, impossible de crever ici.
Comment je me suis retrouvée dans ce merdier ?
Jolene, évidemment.
Après tout ce qu’on avait traversé ensemble, cette salope m’avait balancée finalement.
Elle avait attendu le bon moment, le dernier, pour me faire jeter dans ces geôles crasseuses. Vengeance paresseuse. Lente. Elle sait que je vais y passer. Mon corps va doucement se flétrir, mon esprit va finir par se replier comme la carcasse d’un insecte clamsé, et finalement mon cœur brisé va à son tour pourrir.
Tout ça pour quoi ?
Garder le butin pour elle ?
Cet odieux paquet de fric qu’on a amassé, au prix d’une lutte sans pitié, sans relâche. Au prix du sang. Cet amoncellement répugnant de billets, sur lequel est morte sa loyauté. Tu as triché, Jolene. Cloporte.
Tu crois que tu m’as vaincue, hein ?
Pauvre Jolene, tu es juste trop conne pour comprendre que sans moi, tu as tout perdu.
C’est mon empire que tu te goinfres, c’est sur les vestiges de mon passé que tu t’enfumes. Les décombres, mes ruines, rien, rien n’est à toi, et quand tu t’en apercevras, il sera trop tard pour implorer ma pitié.
Ça bourdonne, ça hurle et sonne dans les coins de mon âme exténuée, rebutée par la solitude acérée qui empeste dans cette cellule. L’atmosphère s’éclaircit parfois, j’attrape au vol un rare rayon de soleil, du répit, quelques éclats. Puis le fracas revient, il retentit mollement, ça me perd, les idées pullulent et prolifèrent.
Jolene, pourquoi nous avoir dénoncées ?
On s’marrait bien, non ?
On peut dire qu’on faisait la paire, on n’avait pas vu pareil duo de compères depuis quoi, l’Ouest américain ? Toi, t’étais les gros bras, et moi le cerveau. Putain, qu’est-ce que c’était beau ! On en a fait des coups, toi et moi. Mais ça te suffisait pas, il a fallu que tu veuilles t’attribuer tout le mérite de notre réussite culottée.
On aurait dû s’arrêter après Mexico.
C’est là que tout a dérapé, pas vrai ?
C’est là que t’as voulu me doubler pour la première fois. T’as jamais pigé que t’étais pas aux commandes, que la tête pensant c’était moi, et basta. Petite sotte, regarde-toi maintenant, tu n’existes même pas !
J’entends des pas.
Ces salopards de garde-chiourmes vont encore essayer de m’empoisonner, ils n’ont pas capté que je ne me laisserai pas faire, ces enfoirés.
Ça te plairait à toi, que je ferme enfin ma gueule.
Que tu puisses être la seule.
Bah accroche-toi Jolene, parce que ce n’est pas près d’arriver, tu m’entends ? Je ne m’éteindrai jamais, je serai toujours quelque part, planquée, calmement. Quand tu te croiras hors de danger, tu n’auras qu’à passer la tête par la fenêtre entrebâillée, tu laisseras la brise caresser tes cheveux, faire clore tes yeux, effleurer tes joues empourprées. Respire, Jolene. Tu te détends ? Bien, inspire encore, profondément. Tu sens le frémissement qui démarre au creux de tes reins ? Ouais, celui-là. Éprouve-le alors qu’il remonte violemment le long de ta colonne, affronte son grondement implacable qui agrippe et écharpe tes organes sur son passage. Ça, c’est moi. La petite voix qui crépite et brûle. Je serai toujours là.
Assez, je m’égare.
Faut pas ruminer, surtout à propos de cette idiote qu’était mon associée.
Qu’elle aille au diable, et qu’elle emporte avec elle ses délires introspectifs qui me rongent et finiront par me faire ployer. Dur de se recentrer dans cette prison poisseuse. Les pensées sont abîmées, visqueuses, elles se fracturent sans arrêt sur ces foutus murs qui changent de couleur à chaque instant.
Tiens, ils sont blancs maintenant !
Aïe, ça pique, ça frétille et tique : je me souviens de Florian. Tu t’en rappelles, Jolene ? C’était un mec bien, gentil, pour une fois que j’étais amoureuse ! C’est ta faute ce qui lui est arrivé. Si tu n’avais pas fourré ton nez dans nos affaires, je n’aurais pas eu à le flinguer.
Je l’aimais putain. Un mec bien. Le vrai prince charmant, comme dans les bouquins. Et tu n’as pas pu t’empêcher de tout foutre en l’air. Il a fallu que tu lui racontes tout sur nous, sur moi, sur nos activités. Du plomb dans la tête, c’est tout ce que tu lui as fait gagner. C’est toi que j’aurais dû buter. T’aurais pas eu droit à une balle, non, c’est avec la crosse que je t’aurais écrasé le crâne.
Ordure.
Ça revient, merde, je me perds putain !
Le bruit de pas se rapproche, ils viennent pour moi. Cette fois c’est la fin. Mes mains tremblent. Ah, étonnant comme la chair trahie ce que la bouche ne dit pas. Oui, j’ai peur, qu’est-ce que tu dis de ça ?
Jolene, c’est toi qui m’as mise là.
Toc, toc.
La ferme, ne réponds pas !
La clé tourne dans la serrure, la porte va s’ouvrir. J’ai une idée, je me jette sur elle et je la descends. On dira que c’est moi, Jolene, s’il te plait, ne me retiens pas.
« Bonjour, je vous apporte vos médicaments !
—  J’en veux pas.
—  Allons, c’est pour votre bien. Faites un effort, ça vous aidera à voir plus clair, Mademoiselle Jolene.
—  Je vais les prendre. Mais pitié, ne m’appelez plus comme ça. »


Publié le 7 août 2014

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