God's gamers, time surfers, Dieu a l'esprit joueur...


Nos deux rameurs, exténués, se laissaient porter par le courant. De temps en temps, ils plongeaient mollement l’extrémité de leurs pagaies dans l’eau maintenant apaisée pour rester en harmonie avec le rythme du fleuve. Malgré la fatigue, un léger sourire semblait flotter sur le visage de Thomas. Espiègle et taquin, comme à son habitude, il se tourna légèrement vers son compatriote occupé à barrer l’embarcation, et l’apostropha :
- En somme, mon ami, tous ces « récipients », là, que tu nous as obligé à conserver tout au long du voyage, toutes ces boîtes à glaces, on les aura menées à bon port !
Sans perdre de vue l’île qui se profilait à peine dans l’estuaire calme et majestueux, Aristote rétorqua d’un air offusqué, contemplant d’un regard protecteur son précieux trésor :
- Ne t’en déplaise, il ne s’agit pas seulement de vulgaires « boîtes » ! L’on trouve ici la quintessence de la logique !
- Ah oui, j’oubliais : Aristote, le maestro des Tupperware, le spécialiste des rangements fonctionnels et exhaustifs…, le taquina encore Thomas.
- C’est cela, gausse-toi autant que tu veux ! Mes Tupperware, comme tu dis, ils ont traversé les siècles sans faillir ! Tu ne peux pas en dire autant de tous tes arguments théologiques…
- Allons, allons, cesse de t’emporter, le coupa Thomas. Ce n’était qu’une boutade ! Nous n’allons pas revenir une fois encore sur ces querelles qui ont régulièrement pimenté nos bivouacs et nos soirées au coin du feu !
Les deux hommes firent silence quelques instants, écoutant le clapotis de l’eau contre la paroi du canoë. Les lumières du couchant commençaient à s’installer alentour, les arbres qui bordaient la rive se paraient de mille teintes profondes avant de sombrer dans l’obscurité, donnant à la nature une densité mystérieuse. L’on se serait cru à l’aube des temps.
Ce fut encore Thomas qui poursuivit, songeur :
- Finalement, ce fut un beau voyage, pas vrai ? J’en viens presque à regretter le goût des marshmallow grillés…
Aristote, toujours un peu bougon, rétorqua :
- Heureusement surtout que j’avais des bananes et du chocolat, dans une de mes « boîtes », justement… Mais oui, je le reconnais volontiers, notre duo a plutôt bien fonctionné, et nous avons traversé avec brio les passages les plus mouvementés. Le hasard a bien fait les choses.
- Le hasard, le hasard, c’est quand même Dieu qui lance les dés, rappelle-toi !
Thomas se tut quelques instants, puis reprit en riant dans sa barbe :
- Imagine que tu aies dû descendre le fleuve d’Héraclite avec Platon comme coéquipier : quel beau défi !
- C’est cela, fais ton malin ! Et toi, tu as déjà oublié ton dernier périple en compagnie de Diogène ? Il voulait faire monter tous les chiens dans le canoë ! Vous avez failli abandonner la partie en route plus d’une fois !
- D’accord, un point pour toi, Aristote mon ami. J’ai tout de même fini par lui faire entendre raison ! Comme nous avions beaucoup de mal à naviguer de conserve, il a reconnu qu’il valait mieux faire équipe tant bien que mal plutôt que de devoir recommencer tout le voyage depuis le début…
- Oui, c’est vrai… quand on abandonne en route, on revient au point de départ… Bon sang, quel jeu stupide ! D’ici là que lui passe par la tête l’idée de nous faire naviguer sur d’autres engins encore plus extravagants... Surfer sur la crête des vagues, et puis quoi encore ? C’est facile, pour Léonard de Vinci, de suggérer des idioties pareilles : lui, il reste sur la rive, en tant que "conseiller technique".
- Heureusement, Dieu ne passe pas tout son temps à jouer aux dés, il a d’autres hobbies. Nous devrions être tranquilles tous les deux pour quelques décennies. D’autant que de nouveaux compatriotes se sont ajoutés à notre communauté. Tu en penses quoi, toi, de cet élégant Pascal ?
Aristote réfléchit quelques instants :
- Question habillement, nous avons sans doute plus en commun que toi et moi, dit-il en jetant un œil condescendant sur la robe de bure tâchée de Thomas, et un regard navré sur sa propre vêture froissée et négligée. Mais je n’aime guère son côté missionnaire et absolutiste. Je pense que vous aurez d’intéressants sujets de controverse.

Quelques remous fugaces obligèrent les deux hommes à se concentrer sur la trajectoire de leur esquif, qui glissait sans bruit sur l’onde. Chacun, à sa manière, se remémorait les moments les plus délicats du trajet : savoir avec qui l’on va devoir faire équipe après avoir été réveillé d’entre les morts, apprendre à diriger le canoë ensemble tout d’abord, et puis les rochers ou les arbres dans le fleuve, les rapides ; le temps exécrable parfois, le brouillard aussi. Sans oublier les énigmes, évidemment… Bon, celle d’Œdipe ou celles de Bilbo le Hobbit, pas de souci, ils avaient lu leurs classiques tout de même ! Et puis les joueurs précédents leur avaient laissé de précieux indices. Mais celle de l’Oulipo, alors là, c’était le pompon ! Thomas s’interrogeait : malgré toute son érudition, jamais il n’avait entendu parler de cet auteur. Il faut dire que les postcontemporains, ce n’était pas vraiment sa tasse de thé. Pas assez disciplinés. Se croyant capables de tout. Quelle vanité, mon Dieu ! Sur ce coup, il fallait le reconnaître, Aristote avait été génial.
- « Comme un coléoptère chez les lamas… » Dis-moi donc, Aristote, comment diable une telle idée a-t-elle pu faire son nid dans ton esprit si « organisé » ?
- Figure-toi que j’en suis le premier surpris. Malgré mes efforts pour me concentrer sur la consigne de l’Oulipo, mon esprit me paraissait aussi vide que les entrailles d’un oiseau après le passage de l’haruspice… Alors j’ai ouvert mes boîtes à logique, et j’ai récolté les premiers mots qui s’en sont échappés… Cela a eu l’heur de le satisfaire, et il nous a laissé poursuivre notre chemin. D’ailleurs, poursuivit Aristote dans un murmure, j’aimerais bien savoir à quoi cela ressemble, un lama.

L’approche de la nuit rendait l’eau du fleuve plus obscure et plus épaisse, mais les deux navigateurs n’éprouvaient aucune appréhension ; presque insensible, le courant les portait vers leur destination, l’île qui se profilait maintenant presque à contre-jour sur l’horizon. Aristote, l’œil aux aguets, semblait chercher quelqu’un ou quelque chose.
- ça y est, je le vois, l’arbre de la Liberté ! Et juste à ses côtés, je suppose que c’est Victor Hugo ! … C’est drôle, je le croyais plus grand.
- Qui ça, Victor Hugo ?
- Mais non, bougre d’âne, l’arbre…
Aristote ne le quittait pas des yeux, cherchant à repérer dans la faible lumière toutes les caractéristiques de cet extraordinaire végétal :
- Je me demande s’ils l’ont vraiment planté au bon endroit… La liberté, cela ne se cultive pas n’importe où, ni n’importe comment ! Je le trouve chétif et frêle. J’espère qu’ils n’ont écouté les propos de Kant que d’une oreille distraite ; celui-là, avec toutes ses recommandations insensées ! J’aimerais bien le voir avec une bêche à la main ! C’est facile de moraliser sans jamais mettre les mains dans le cambouis !
- Laisse-nous le temps d’approcher encore un peu, de nous reposer, puis de le contempler dans la pleine lumière de l’aube, demain matin, se contenta de répondre Thomas. Crois-moi sur parole, tu ne seras pas déçu ! Rien que cet instant magique, cela vaut largement tous les tracas que nous avons rencontrés. Même Dieu ne s’en lasse pas, et c’est pourquoi nous ne sommes pas près de voir la fin des lancers de dés…
- Idéaliste que tu es, mon pauvre Thomas ! Rappelle-toi surtout que « Dieu » - il grimaça une fois encore en prononçant ce terme qui lui paraissait inapproprié mais qui convenait si bien à Thomas- a passé un marché avec Héraclite, qui lui laisse utiliser son fleuve aussi souvent que possible, en échange d’une taxe conséquente…
- Certes… il n’empêche. Prépare-toi tout de même à vivre un moment inoubliable.

Déjà, malgré l’heure tardive, l’on pouvait sentir que la terre remplaçait peu à peu l’eau autour de l’embarcation, les pagaies raclaient le sable, les cris d’oiseaux se faisaient plus bruyants ; des silhouettes dansantes s’approchaient des voyageurs en agitant des torches enflammées. Thomas sauta pesamment du canoë, attrapa l’avant pour le maintenir en place pendant qu’Aristote s’extrayait à son tour, tentant vainement de donner un semblant de dignité à son costume. C’était peine perdue, évidemment, et tout à fait inutile : les habitants de l’île savaient fort bien ce qu’il en coûtait de voyager sur le fleuve d’Héraclite. Joignant ses efforts à ceux de Thomas, pataugeant dans l’eau tiède et s’enfonçant dans le sable, ils menèrent tous deux le bateau jusqu’à la plage, veillant une dernière fois à ne pas maltraiter ses boîtes à logique. Son trésor. Celui qu’il voulait offrir à l’arbre. Oh, il avait hésité quelques instants, bien sûr, avant de laisser de côté la poésie ; puis il avait tranché : l’imagination, sans doute se déploierait-elle dans le feuillage de l’arbre, une fois qu’on l’aurait correctement nourri du contenu de ses boîtes.

D’un pas lourd mais le sourire aux lèvres, Aristote leva la tête et se dirigea vers la liberté.


Publié le 6 août 2014

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L'auteur

Hélène PEQUIGNAT

Âge : 54 ans
Situation : Union libre
Localisation : Montferrat (38) , France
Profession : Eleveuse de papyrus
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