FAUTE AUX SOUVENIRS (suite et fin)


Son cas ne cesse de s’aggraver. Elle se décompose au fil du temps. Durant cette semaine noire, chaque soir après les cours, Éloïse lui rendait une visite qui ne dépassait pas une demi heure. Elle en avait besoin. Contrairement à sa colocataire, elle n’est pas à plaindre mais se retrouver brusquement seule dans leur trois pièces la perturbe un peu, mais là n’est pas la question...
Qui peut se sentir plus seule qu’une personne atteinte du syndrome de l’immunodéficience acquise ? La question est là ! Une question de vie, et de mort quasi certaine. Cyrielle connait la réponse mais ne possède ni la force ni les moyens pour y remédier. Ce virus mortel l’a maintient sur son lit d’hôpital. Éloïse n’avait encore jamais vu une telle métamorphose causée par la maladie chez une personne, une phase terminale. Il suffit d’observer les petites tâches qui se multiplient sur sa peau noire, les yeux cernés par la fatigue, près de quinze kilos en moins, une atrocité. Cyrielle n’est plus cette déesse qui a tant fait son personnage durant toute sa jeunesse. Tous ces traits de beauté qui faisait d’elle une fille hautaine l’ont abandonné en chemin tout comme ses rêves de venir model mannequin. Plus rien a espérer à 26 ans à peine. Éloïse est désormais tout ce qui lui reste. Cyrielle partage alors tous ses bons souvenirs avec son infirmière qui prend soin d’elle au quotidien. Elle a été présente à chacune des visites d’Eloïse ce qui ne dérangeait pas cette dernière. Elle se contentait du simple fait qu’elle puisse être aux côtés de Cyrielle, de voir qu’elle n’a rien perdu de son humour et de son atout charmeur qu’est son sourire. Un sourire qui lui a tant servi pour plaire ; aux garçons, à ses amies, comme aux gens qu’elle pouvait croiser dans la rue. Les choses ont bien changé depuis, elle ne plaît plus à grand monde. Éloïse est malheureuse de la voir comme ça. L’infirmière ne lui a pas caché que Cyrielle ne sortira pas vivante de cette clinique, ses défenses immunitaires ne peuvent rien face au virus ravageur. Ce qui n’empêche pas Cyrielle de détendre l’atmosphère à chaque visite qu’elle reçoit de sa colocataire comme pour enlever ce masque d’enterrement avec lequel Éloïse la regarde.
Ce vendredi est très pesant pour Éloïse. La seule bonne nouvelle qui se présentait c’était la visite des parents de Cyrielle le lendemain dans la matinée pour voir leur fille à l’hôpital, à croire que seul un tel malheur pouvait de nouveau les réunir. Un peu comme comme c’est le cas pour ces deux demoiselles. Éloïse n’a que faire que de garder rancune contre Cyrielle après avoir été oppressé durant tant d’années, bien au contraire. Elle pleure dans les couloirs de la clinique, dans l’ascenseur, au parking souterrain, sur le chemin du retour, un chagrin ne la quitte pas même une fois arrivée chez elle. Elle prépare un examen très important et ce calme comme nouvel occupant dans son appartement ne la rassure pas spécialement ; Éloïse y voit quelque chose d’inquiétant. Elle ne se préoccupe même pas de savoir si elle est contaminée. Bien qu’il ne se soit pas passé grand chose et que le contact entre elles était prudent...
Le samedi qui suivit, Éloïse a décidé d’étudier et de laisser Cyrielle profiter de ses parents . Le nez dans ses cours, elle n’a cessé de penser à eux. Le fait de savoir que sa colocataire est en famille lui remonte un peu le moral. C’est à 15h et quelques minutes qu’ Eloïse a reçu ce sms depuis le portable de Cyrielle :

[Coucou ma belle comment tu vas ? J’espère que je ne te manque pas trop (rires)
Regardes dans le tiroir du chevet de ma chambre, tu trouveras mon appareil photo.
Prends le avec toi quand tu viendras me voir demain. BISOUS BISOUS]

Cyrielle voulait sûrement prendre des photos avec ses parents avant qu’il ne reparte en province et donc, immortaliser ce qui pouvait encore l’être... C’est ce que pensa Éloïse sur le moment et c’était un bon raisonnement. Ce qui a suivi restera gravée dans sa mémoire. Elle s’est donc rendu dans la chambre de sa colocataire dans laquelle elle n’accédait qu’en sa présence et après avoir frappé. Elle eut un drôle de sentiment en pénétrant dans la pièce. Il lui fallut quelques secondes avant de reprendre ses esprits. Plus elle fixait le lit, plus cette absence angoissante se faisait ressentir. Elle s’est avancée puis accroupie à hauteur du chevet sur lequel se tenaient vernis à ongles et liquide dissolvant. Le genre de produits qu’ Éloïse n’utilise pas. Voilà encore un différent de féminité avec Cyrielle. En ouvrant le tiroir, elle aperçut le petit appareil photo dans son fourreau orange, et une feuille blanche pliée en quatre à l’intérieur qui n’était certainement pas à sa place... Quoique...

[Éloïse,

tu es la soeur que mes parents ne m’ont pas donné. Jamais je n’aurais pensé dire ça il y a dix ans. Pardonnes moi pour tout le mal que je t’ai fait, toute cette méchanceté. Je n’étais qu’une petite ignorante, joliment écervelée, pensant que la beauté éFAUtait une fin en soi. On aimait se moquer de toi parce que tu n’étais pas comme nous derrière tes lunettes et tes allures de garçon manqué. Calme, gentille et fidèle, tu es restée toi même. Moi j’ai bien changé depuis. J’étais prête à tout pour avoir la beauté et la gloire. Dans cet appareil que tu tiens dans les mains, il y a une carte de stockage pleine de souvenirs dont certaines photos qui ne t’enchanteront pas. C’est mon secret le plus cher et si par erreur, une autre personne que TOI met la main dessus, je serais haï même après la fin de mes jours ; je te fais confiance. Tu as été la seule à m’apporter ton soutien, ton aide, malgré cette fameuse adolescence que l’on connaît. Tu as comblé un grand vide en moi et ça, en une seule année de cohabitation. Personne n’en a fait autant. Mes vieux démons ont fichu ma vie en l’air mais si c’était le prix à payer pour me rapprocher d’une fille comme toi alors je ne regrette rien. Je ne regrette même pas d’avoir été abandonné, aussi nombreuses qu’elles étaient, mes anciennes amies ne te valent pas.
Je vais mourir du SIDA mais avant ça, d’où je suis je ne peux t’empêcher de regarder toutes ces photos mais n’oublie pas de tout supprimer avant de venir demain. L’infirmière nous prendra une belle photo de famille avec mon père, ma mère et TOI évidemment. Ce sera sûrement la première, la dernière et la seule fois qu’on aura cette occasion. En lisant cette lettre, tu comprendras que mon âme est prête à s’envoler vers d’autres horizons comme un petit oiseau. Surtout, pleure un bon coup si cette lettre te touche mais promets moi, je t’en supplie, de revenir me voir avec ton plus beau sourire. C’est tout ce dont j’ai besoin. Je ne te remercierai jamais assez ma soeur de coeur, je t’aime...

Cyrielle]

Dans la même journée, pas plus tard que 18h, complètement perdue dans ses pensées, Éloïse reçoit un coup de téléphone qui s’avérera être un sacré coup de massue. Elle est en ligne avec le père de Cyrielle qui lui annonce la mauvaise nouvelle. Ce n’était pas la fin imaginée dans l’idéal de Cyrielle. La mort les avait tous devancé. Le père de Cyrielle suggère à Eloïse qu’il souhaite récupérer l’appareil photo et la carte de stockage qui s’y trouve. Une légère montée d’adrénaline, Éloïse se mit à bégayer et lui raccrocha au nez. Tout est arrivé d’un seul coup... c’est ainsi qu’ Éloïse a définitivement perdu son sourire, promis à un petit oiseau qui lui, a bien fini par sortir.


Publié le 6 août 2014

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L'auteur

Théophile Marcelin

Âge : 34 ans
Localisation : ST OUEN (93) , France
Profession : Artiste
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