3ème DÉFI -Épilogue – La Lettre -


La lettre

Le lieutenant Pierre Tribardin tira la chaînette, un tintement retentit dans la maison. La porte s’ouvrit sur une large entrée. Une femme, d’à peine 45 ans, taille moyenne, les cheveux grisonnants, tirés en chignon sur le haut de son crâne, dégagent son visage ridé par les affres du temps.
Un tablier à carreaux scinde sa taille sur une robe noire. Un gros tricot de laine enveloppe ses épaules, bas noirs et chaussons complètent sa tenue.
Elle dévisage le visiteur… troublée par son uniforme, ses jambes l’abandonnent, elle fait un effort pour ne pas vaciller, s’accrochant à la porte ; le lieutenant la saisit aussitôt par le bras afin de lui éviter la chute.

-  Désolé Madame, je ne voulais pas…je…
-  Qui êtes-vous ?
-  Lieutenant Pierre Tribardin Madame, pouvons-nous entrer ?
-  Oui, pardon, où ai-je la tête. Venez, installons-nous dans la cuisine, il y fait un peu plus chaud. Puis-je vous offrir un café ?
- Volontiers Madame, il fait un froid de canard dehors.

Sur la plaque de la cuisinière à charbon, une bouilloire chuinte. Du vaisselier en bois de chêne patiné, Josette Duplois extrait deux tasses, une boîte à sucre en fer blanc, une petite cafetière, puis du tiroir de droite, deux petites cuillères.
Au centre de la table en chêne massif, un napperon supporte un vase à fleurs qui n’a plus servi depuis bien longtemps. Six chaises à l’assise en paille sont bien rangées sur le pourtour de la table. Sur la poutre de la hotte, au-dessus de la cuisinière, un moulin à café, assorti d’une autre boîte en fer blanc, décorée de fleurs rouges, qui contient les grains de café.
Le silence est lourd, nul n’ose encore parler. Josette observe le lieutenant : la moustache lissée, son uniforme bleu à bandes rouges, boutons et galons or sur les manches de sa veste, son képi à la main qu’il ne sait où poser. Il a peut-être quarante ans, il a fière allure, mais que fait-il ici ? D’où vient-il ?

-  Permettez, Madame, je vais moudre le café, si vous le voulez bien.
-  S’il vous plaît, oui…mais que me vaut l’honneur de votre visite ? Étiez-vous un ami de mon fils ?
-  Certes, Madame, j’étais son supérieur, mais avant tout son ami, son frère. Quatre ans, trois mois, et deux semaines, dans les mêmes tranchées, les mêmes combats, les mêmes angoisses, les mêmes peurs, et surtout les mêmes espoirs, vous créent des liens bien plus forts que ceux du sang…
-  Vous étiez donc avec lui, dans les Ardennes ?
-  Oui Madame ! Mais pas seulement dans les Ardennes, partout où nous avons combattu, Verdun, la Marne…et c’est pour cela que je me trouve devant vous aujourd’hui. Tenez.

Le lieutenant tendit alors une enveloppe à la mère de son ami.
Les yeux brouillés de larmes, Josette prit le pli entre ses mains, retourna le courrier, rien n’y manquait, ni son adresse, ni le timbre. La missive était scellée.
Sans un mot, elle se leva, ouvrit le bas du vaisselier, sortit une boîte à chapeau, ronde, fermée par un ruban de satin bleu.
Méthodiquement, elle dénoua la boîte, posa le couvercle à côté des tasses à café fumantes ; elle en retira cinq piles de lettres, chacune nouée d’un ruban soyeux de couleur différente. La cinquième pile était beaucoup moins épaisse que les quatre autres d’égale hauteur.
Un coupe-papier en corne de bœuf glissa dans le coin de l’enveloppe et décacheta le pli. Josette déplia délicatement la feuille de papier, l’observa un long moment, puis la lut à voix haute.

Les Ardennes le 11 novembre 1918

Ma chère maman,

Comme chaque jour depuis maintenant plus de quatre ans, je t’écris cette lettre, pour te donner de mes nouvelles, et te dire que je me porte bien. Contrairement à mes habitudes, je t’écris ce matin, il est seulement 10 h 30, car la rumeur court dans les tranchées, que la guerre se finirait aujourd’hui. Le ciel est bleu ce matin, c’est certainement bon signe, même si un vol de corbeaux tournoie dans l’azur.
Les canons se sont tus depuis hier, et seul quelques tirs sporadiques passent au-dessus de nos têtes. Le froid, la boue, les rats, les odeurs pestilentielles des cadavres sont toujours là, de plus en plus présents. Mais j’ai confiance, je crois que cette fois tout est fini, et que je vais bientôt pouvoir rentrer à la maison. Il me tarde tant maman chérie de te serrer dans mes bras et de t’embrasser. Il ne m’est pas possible de t’écrire une trop longue lettre, car mon ami dont je t’ai si souvent parlé, le Lieutenant Pierre Tribardin, doit partir à l’arrière pour prendre des ordres. Je vais lui confier mon pli afin que tu l’aies au plus tôt.
Je t’aime Maman, ton fils Jacques qui sera bientôt là.
PS.
Quand tout sera terminé, j’emmènerai Pierre avec moi pour te le présenter. Tu verras, il est très gentil, et charmant, je suis certain qu’il te plaira, et que vous aurez beaucoup de plaisir à converser ensemble.
Je t’embrasse une dernière fois, à très vite, ton Jacques qui t’aime.

Silencieuse un instant, elle regarde le papier crayonné. Ses yeux pleurent toutes les larmes qui lui restent encore. Pierre rompt alors le silence.

-  Il était 10 h 30, comme vous le raconte votre fils… Il s’est levé de son poste pour venir vers moi. Je ne sais pas pourquoi il ne s’est pas baissé. Un tir ennemi a traversé son casque… je n’ai rien pu faire… Jacques est mort dans mes bras.
Je lui avais fait la promesse de vous remettre sa lettre, et de vous dire que ses dernières pensées ont été pour vous. Je n’ai pas eu le temps d’aller prendre mes ordres, car la guerre s’est achevée à 11 heures, ce matin du 11.11.1918…

Gérald Moutet


Publié le 6 août 2014

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L'auteur

Gérald Moutet

Âge : 67 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Belgentier (83) , France
Profession : retraité _ écrivain
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