Respect


Antoine Guérard est un homme chanceux. Son ascension sociale a été fulgurante. Il possède désormais quinze costumes de créateurs dans sa vêtementerie (dressing), onze paires de mocassins italiens et une décapotable noire. Son épouse enchaîne coiffeur et manucure, tout en rêvant de sa prochaine satinade (lifting) du visage.

Au cours de l’année précédente, Antoine Guérard a mené fructueusement la réorganisation de l’entreprise malgré la crise, prononcé vingt-six licenciements. Il lui reste une tâche, insignifiante aux yeux de son conseil d’administration : un cadre à virer, encore un. Un collègue à rayer de la carte, juste un nom qu’on oublierait illico et qui rentrerait chez lui, les épaules basses, l’avenir barricadé.

Lentement, il fait défiler la liste, s’arrête sur cet homme, souvent malade, ou cet autre, moins productif. Il effsinque (update) la page de son navigateur, se penche en arrière, étire ses bras endoloris. Depuis des mois, une douleur lancinante lui scie le torse, une oppression que même le meilleur vin ne peut apaiser. Une nouvelle fois, il lit les noms, et des visages viennent s’y coller, des regards, des vies. Il repense avec nostalgie à sa jeunesse, quand les rêves étaient permis, les espoirs, quand il se respectait.

Alors il sait que faire. Qui licencier. Quand il quitte le bureau, même le bruinard (smog) humide tombé sur la ville ne peut entamer son sourire. Il n’a plus mal, enfin son cœur bat. Il a écrit « Antoine Guérard ».


Publié le 21 juillet 2014

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L'auteur

Sarah Berti

Âge : 45 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Rebecq (14) , Belgique
Profession : employée
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