CHRONIQUES LITTERAIRES de Daphnis Olivier Boelens (alias Daph Nobody) : DANIEL DECROIX et EDITH DEVELEYNE


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CHRONIQUE LITTERAIRE n°3 : RUE DU CIRQUE (Les filles de joie, les hommes de peine, Tome 1), un roman de Daniel Decroix
(une chronique de Daph Nobody, 12-13 février 2011)

Il existe deux types de romans, ceux qui racontent platement (même si pleinement) une histoire (qui peut être très bien construite au demeurant, donc), et ceux qui adoptent un style, un ton, propres à faire de cette histoire la voix d’un auteur qui, au-delà de la mission de relater des faits et de décrire des lieux, des temps et des personnages, maitrise parfaitement le langage, dont il se sert comme d’un instrument de chirurgie. Le démiurge manie alors le vocabulaire et les résonances, manipule (mais dans le bon sens du terme) la perception pour ouvrir des portes dans le sous-texte ; un sous-texte, ici, constamment présent.

Oui, Daniel Decroix fait partie de ces maîtres de la langue, qui ne se contentent pas des conventions et autres banalités « grand public », des phrases et expressions toutes-faites, mais qui réinventent le jeu de la communication, qui dissèquent chaque mot (redonnant, par là, de la valeur à chacun d’eux, ceux-ci étant dès lors savamment et subtilement choisis, comme dans la grande poésie, à des années-lumière de ce qu’on peut désigner sous le qualificatif de « burger books »), qui les greffent les uns aux autres, produisant des combinaisons virtuoses, dans le but de jongler avec les syllabes et leurs échos. Mais ce n’est pas qu’une figure de style, car ce travail de la forme véhicule de la puissance dans le fond. Daniel Decroix s’applique à traduire les sentiments, les ressentiments, les ambiguïtés, les dualités, par les double sens contenus intrinsèquement dans les constructions lexicales. Conséquence de quoi, Rue du Cirque gagnerait même à être lu à haute voix, car les sonorités constituent le moteur même de l’enchaînement des idées et des phrases. À chaque page, on salue des trouvailles en matière de jeux de mots et d’associations de sens. Dire que c’est drôle (même s’il paraît évident que l’auteur y a pris beaucoup de plaisir) serait réducteur eu égard au rôle fondamental de ces acrobaties de l’impalpable, de ces tricks langagiers. À une époque où le mot perd de son poids au bénéfice de l’image, rien n’est plus fort que des vocables qui produisent, justement, une image. Surtout si cette image n’est pas grimage mais bien magie.

Voici quelques itérations saisies au vol, de cette prouesse de la plume, de cette bravoure de la réflexion, qui donne le ton général du roman :

« (…) contrairement à hier où on les dissocie, le bien et le mal, aujourd’hui, on les dit sosies. » © Daniel Decroix (Rue du Cirque, p. 60)

« Il y a longtemps, certaines dérives avaient divisé le monde en continents. » © Daniel Decroix, (Rue du Cirque, p. 40)

« Si, aujourd’hui, plus personne n’est à l’écoute de personne, tout le monde est placé sur écoute. » © Daniel Decroix (Rue du Cirque, p. 41)

« On peut chercher à s’évader de cet enfer de briques, de grilles et de chaînes ; mais s’évader, c’est faire le mur. Encore un autre mur. Le mur d’une autre prison. » © Daniel Decroix (Rue du Cirque, p. 41)

De fait, un livre comme celui-ci ne s’écrit pas à la hâte, d’un simple coup de batte, et Daniel Decroix prend d’ailleurs son temps pour en façonner la suite, puisque ce n’est que le premier volet d’une série qu’il a entamée sous le titre générique : « les filles de joie, les hommes de peine ». Inutile de préciser qu’on attend la suite avec impatience.

Publié en 2000, ce roman mérite d’être redécouvert, pour incarner un polar bien distinct de la majorité de la production en la matière, en ceci qu’il ne se contente pas de ficeler une intrigue, mais qu’il noue des liens, par le langage, entre les personnages et les lieux qu’ils hantent ou qui les hantent. On ne peut se départir du sentiment que tout ici forme une seule entité, tel un corps d’homme où percent des attributs féminins (ou serait-ce l’inverse ?), où les toxines circulent le long des artères pour rejoindre tous les organes sociétaux – les sociétoxines, oserais-je dire –, où les maux pénètrent les os, les zoos de ciment, et font couler le sang des gouttières aux bouches d’égoutiers, pluies luisantes de métropole.

Des personnages sans concession, où flics et malfrats s’entrefondent dans un même chaudron bouillonnant de règles hiérarchiques, hiératiques et hérétiques, de codes d’honneur et de lois de vengeance. Justice et justiciers s’affrontent, comme toujours. Tout cela dans des lieux qui tantôt ne nous sont que trop familiers, tantôt nous promènent dans les fondations même de la ville et du Système qu’elle abrite comme la mort, d’une certaine manière, héberge la vie, client de passage.

Au-delà de ces considérations formelles, j’ajouterais que nous sommes bien en présence d’un polar digne de la tradition établie par les plus grands du Noir et Blanc, qui nous tient en haleine à grands coups d’alêne. L’histoire, en deux maux… pardon, en deux mots : Michel Longsdat, tueur à gages, aspire à se retirer des affaires et à se ranger, avec sa petite fille d’une part, et d’autre part avec une prostituée qu’il rachète en bonne et due forme. Mais voilà que la prostituée est assassinée et la petite fille enlevée. Deux événements qui déclenchent suspicion et hantise de toutes parts. Bientôt, les bandes mafieuses rivales de la ville sont en état de guerre, et gare ! car il suffit d’une étincelle pour faire sauter tous les piliers et précipiter la rupture fatidique de l’équilibre précaire entre les pôles qui, en temps normal, s’entretiennent mutuellement. Où est le traître ? Où est le héros ? Les ombres rôdent, les murs s’érodent. Ceux qui s’opposent se ressemblent, tentent même de se rassembler, mais quand les miroirs se fendillent, se trouvent morcelés, alors… « Les hommes (…) s’y reflètent à l’infini. Un homme, un vrai, un dur, ne pouvait pas apprécier. Être tellement réfléchi et si mal ! L’homme devait avoir l’impression qu’emprisonné dans la glace, une doublure de son moi le narguait et rêvait en secret de lui tordre le cou et de lui ravir son identité. » (Daniel Decroix, Rue du Cirque, p. 167)

(à suivre…)

Daph Nobody, 12-13 février 2011


LE PAIN DU DIABLE, édité chez MICHEL LAFON, ISBN : 2-84098-584-5

CHRONIQUE LITTERAIRE n°2 : LE PAIN DU DIABLE, un roman d’Edith Develeyne

(une chronique de Daph Nobody, 23 août 2010)

Voici un roman à (re)découvrir, et d’actualité si l’on se réfère à la vérité qui s’y dissimule en filigrane, une vérité qui ne fut révélée que très récemment. Tiré d’un fait divers, ce roman écrit par Edith Develeyne nous happe dans le chaos d’un village qui se retrouve sous l’emprise d’une folie passagère mais ravageuse, emportant sa population l’espace d’une nuit, la fameuse « Nuit de la Saint-Jean », jusqu’aux confins de l’imagination macabre.

La structure narrative utilisée ici est comparable à celle des meilleurs suspenses américains, où violence et rebondissements se succèdent en crescendo jusqu’à atteindre les limites du supportable, tant pour les personnages que pour le lecteur. Quand les pulsions de l’homme sont mises à nu, la folie s’installe.

Le choix du narrateur est judicieux : il s’agit d’un enfant, Lucas (ou, du moins, le personnage était enfant lorsque le drame s’est déroulé, la narration se réalisant en deux temps). Judicieux, car si l’enfant perçoit les événements à travers le prisme de sa « découverte du monde », tout ce qu’il décrit reflète la réalité, non seulement des faits, mais également de son propre ressenti par rapport aux situations. A posteriori et en se glissant à nouveau dans sa peau d’enfant, il procède à une auto-analyse dans l’anamnèse d’une affection qui le dépasse comme elle dépasse tout le monde. Ses réactions, décrites de manière brute et sincère, lui paraissent naturelles alors que, de toute évidence, elles virent au morbide. Mais il ne se dédouane pas de ses propres méfaits et de ses « occultations » criminelles (il abonde dans le sens de la culpabilité d’Alain pour le meurtre de Claudine, alors qu’il assiste à ce meurtre… commis par Ernest). Ses aveux sont sans concession. Il était important de dresser le portrait de cette « nuit d’horreur » par le truchement d’un personnage qui ne serait pas distant et faux par rapport aux choses mais qui s’y impliquerait en relatant ses propres sentiments contradictoires et répréhensibles au fil du récit. Des sentiments, oui, parfois pervers et manipulateurs. Après coup, il se souvient de tout et décortique avec logique et empathie. C’est là la plus grande force de l’histoire.

L’autre force du récit est d’asseoir cette dégénérescence collective de manière graduelle, par petites touches. Lors de la course-poursuite entre la voiture de Riton et Raoul et celle d’Alain, première manifestation du « mal », on ne se doute même pas du fait que ce sont là les premiers signes de la « maladie », cela nous apparaît comme une vilaine plaisanterie. Il en ira de même pour les quelques occurrences qui suivront, et qui peuvent passer pour des actes conséquents à ce mépris sectaire que l’on imagine aisément dans les bourgades de la France profonde, comme on les imaginerait dans les bleds de l’Amérique de Délivrance. Ce n’est qu’au-delà d’un certain seuil que l’on prend conscience de cette vague de folie qui emporte tous les habitants. Le tourbillon infernal nous engouffre alors dans l’angoisse et l’horreur, sans qu’on ne puisse plus y échapper, dans un rythme oppressant, jusqu’à l’issue inéluctable qui portera le festin barbare à son acmé.

Un livre qui aurait très bien pu faire l’objet d’un film, de par son sujet d’abord, ensuite parce qu’il est particulièrement visuel et haletant.

Il est intéressant, pour terminer, de replacer cette histoire dans son contexte. Certes, nous ne pouvons nous empêcher de penser que la vérité complète nous sera toujours dissimulée. Mais des révélations échappées aux services secrets ont soutenu une thèse bien différente de celle du « pain maudit ». Le gouvernement américain aurait, en 1951, conclu un marché avec la France, permettant à la CIA de pratiquer une expérience dans un village du Guard (Pont Saint-Esprit – dans le roman Le Pain du Diable, il s’agit de Saint-Fulcier, anagramme de Lucifer), expérience qui consistait à disséminer dans l’air du LysergeSäureDiethylamid, en français de l’acide lysergique diéthylamide, autrement dit du LSD, afin d’étudier les comportements des gens ayant respiré, en collectivité, un air chargé de ce psychotrope. Il s’ensuivit une vague de violences, de suicides, et d’affections physiques massives. Ce n’est qu’il y a quelques mois que la presse a eu vent de cette histoire de LSD. Les gouvernements le dénient, mais peut-on les croire ? Un scandale parmi d’autres de la part de ces gouvernements qui nous dirigent, manipulateurs, pervers, nazis.

http://www.rue89.com/2010/03/08/en-1951-un-village-francais-a-t-il-ete-arrose-de-lsd-par-la-cia-141947

Daph Nobody, 23 août 2010


Publié le 10 octobre 2014

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L'auteur

Daph Nobody

Âge : 44 ans
Localisation : Bruxelles (11) , Belgique
Profession : acteur-scénariste
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