Ce soir j’ai regardé le ciel, et la Lune, et les étoiles


Seul dans l’obscurité froide de la nuit de ce vingt décembre… Mes yeux errent, se perdent dans cet infini qui les surplombe. Je n’ai jamais regardé vers le haut comme ça jusqu’à présent. En même temps, je songe à ma vie, pleine de bruits, de fureur, de rage.
Je suis né comme tout le monde ou presque aujourd’hui : à l’hôpital. Je sais pas pourquoi j’y songe, je ne m’en souviens pas, je ne sais même pas si l’accouchement a été difficile ou pas pour ma mère. Il en reste sur mon livret de ma famille, sur ma carte d’identité, une date, un nom de ville. Je suis né en son centre, mais au bout de trois jours, j’en ai été rejeté à sa périphérie, dans un quartier aux tours déjà crasseuses quinze ans après leur érection.
Gamin, je jouais dans le couloir à la tapisserie lépreuse, aux odeurs de cuisine et de sueur imprégnées au plus profond du béton armé. Le lino crevassé, gris comme la cendre était le bitume de mes « majorettes » aux carrosseries usées par les mains de mes grands frères avant moi. Les voitures jaunes, rouges ou vertes étaient poursuivies par les bleues jusqu’à être coincées par le placard au bout du couloir. Alors, elles faisaient face, pour échapper à leurs poursuivantes, quitte à les percuter. Pas trop fort, elles devraient servir aussi à mon petit frère, plus tard.
À huit ans, je pouvais jouer dehors, mais le hall m’était interdit, comme tous les autres halls du quartier, par les plus grands qui les squattaient. Il nous restait, à moi et à mes camarades, les parkings et les gazons boueux, si on savait éviter les crottes de chien. Nous jouions beaucoup à nous poursuivre, et le beau rôle était pour le poursuivi, qui devait par tous les moyens refuser la joie de la capture à son poursuivant.
À dix ans, les jeux avaient changé. Dans la rue, nous apprenions à repérer ce que nous pourrions prendre, sans risque, en quelques secondes. Mais bien sûr, personne du quartier n’était inquiété. Nous pouvions aussi avoir un petit job, au profit des grands. Ils nous prêtaient un portable, et nous guettions, aux carrefours d’entrée dans le quartier, l’arrivée de voitures inconnues. De temps en temps, nous pouvions partager avec les copains un petit joint pour nous récompenser.
À treize, je dealais déjà, dans la cour du collège : de petites quantités de résine, accessibles à l’argent de poche d’un quatrième ou troisième. Les plus jeunes, il suffisait de les racketter en les secouant un peu.
Mais c’est dans la rue que je me suis fait prendre. Je n’avais rien fait, j’étais en ville, dans le centre, et j’ai été contrôlé par deux flics qui ont voulu que je montre l’intérieur de mon sac. Il y avait une dose écrasée au fond par mes livres scolaires que je n’avais pas vue et elle ne leur a pas échappé.
Mon regard s’est arrêté sur la Lune. Grosse comme elle était, assez haut perchée, je ne pouvais pas la manquer. Elle n’était pas vraiment sphérique, mais il n’en manquait pas beaucoup. Plus mes yeux la fixaient, plus je la trouvais rayonnante, dans cet univers de glace qui peu à peu m’emprisonnait dans son étau. Ses taches noires me semblaient floues, bien qu’elles contrastaient fortement avec son or un peu cuivré. Elle calma mes angoisses, aidée par le chant grave des piliers du pont et le rythme entêtant du clapot anarchique des remous. Si j’avais parfois déjà remarqué sa présence les nuits de deal, jamais je n’avais pris le temps de la détailler ainsi. Le ciel, quant à lui, au-dessus de la lumière blafarde du quartier, restait d’encre noire toute l’année, qu’il y ait des nuages ou non.
Premier passage devant un juge, suivi de plein d’autres, pour des peccadilles tout d’abord, mais à mesure que je grandissais, les faits étaient plus graves. De vol à l’étalage en dégradation de bien public, je passai au vol à l’arraché, à la possession de drogue, au vandalisme. Un de mes frères fut tué, ce qui me valut une clémence de plus, la juge estimant peut-être que mon chagrin me ferait réfléchir. Mais quel autre choix je pouvais bien avoir. Après seize ans, l’école n’est pas obligatoire et je n’avais pas l’intention d’y retourner. Elle ne m’avait d’ailleurs rien appris.
Il y a six mois, mon regard croisa celui de Chloé. Chloé, je la connaissais depuis toujours, de loin. Elle habitait à trois halls et deux étages de chez moi, dans la même barre. Pourquoi donc alors cet après-midi-là je fus envahi par un sentiment que je ne connaissais pas. J’étais bien sorti avec quelques filles, avec plein de filles même, mais aucune n’avait éveillé cela en moi. D’emblée, c’était bien autre chose qu’un ciné suivi d’une petite séance de paluchage, voire plus dont j’eus envie. Je redécouvrais chacun de ses traits, comme je redécouvrais la Lune cette nuit. Je ne voyais que son visage, voire le haut de ses épaules : le reste ne comptait pas, pas pour les moments que je voulais vivre avec elle dans un premier temps. Mes mains bien sûr sauraient trouver leur chemin, mais au lieu de se diriger sur les endroits les plus appétissants, elles choisirent les plus tendres quand l’occasion d’être enfin seul avec elle se présenta. Afin de ne pas être vu par les copains, je lui donnais rendez-vous en centre-ville. Le bizness marchait bien, et je pouvais lui offrir un ciné chaque semaine, voire plus.
Un jour, elle s’arrêta devant une bijouterie de la plus grande rue piétonne pour contempler sa vitrine. Je me proposai de lui offrir une bague. Elle me regarda ébahie, minauda un « non » timide que j’interprétai à ma façon. Je me dirigeai donc vers l’entrée mais la porte automatique ne s’ouvrit pas. Je fis un signe au bijoutier à l’intérieur, et il me fit signe, lui aussi, de dégager. Je frappai du poing sur la porte, mais Chloé me tira en arrière. Au final, je lui offris une bague, achetée au manège d’un supermarché à un kilomètre du quartier. Malgré sa reconnaissance et sa joie manifeste, j’avais la haine.
Le ciel se piquetait progressivement d’étoiles de glace, puis, entre les plus grosses apparurent des nuages de petites. J’inclinai la tête de part et d’autre pour mieux profiter du spectacle de cette voûte de plus en plus lumineuse. C’était pour moi comme une révélation. Je ne savais pas reconnaître les différentes constellations, ni le moindre point lumineux d’ailleurs. Je ne distinguais d’ailleurs aucune galaxie circulaire, ne sachant différencier les étoiles les plus proches des plus lointaines. Mais qu’importe, leurs lueurs éclairaient mes limbes.
Chloé était enceinte et j’étais dans une mauvaise passe. Je venais de me faire serrer avec trois cents grammes de résine et me faire confisquer plus de deux mille euros. Impossible de racheter du stock. Ce qui semblait bien marcher, en ce moment, c’était le braquage de bijouteries, avec leurs rayons aussi pleins que ceux d’une ruche, et leurs caisses qui débordaient de billets grâce aux achats de Noël. Mon choix se porta naturellement sur celle du bijoutier qui m’avait refusé l’entrée. Un pote pouvait avoir un bon scooter et un pistolet. Il fut partant pour ce coup-là avec moi. Il faut dire qu’on était copains de plus de dix ans, et à moins de vingt, ça compte.
Toute la difficulté était d’entrer dans la bijouterie. Je m’habillai « classique », avec un imper à capuche et une écharpe. Par ce froid, ce n’était pas suspect pour faire les cent pas dans la rue piétonne, en attendant que le bijoutier ouvre pour un client à la tête sympathique. À cent mètres de là, mon pote se tenait prêt. En entrant, j’appuierai sur le bouton envoyer SMS et il devrait se pointer devant la bijouterie, scooter en marche trois minutes après.
Je souris longuement à ces étoiles qui aspiraient mon âme, avant de me replonger dans la contemplation de la Lune. Parmi mes vagues souvenirs remonta l’image d’un soleil qui l’éclairait et dont elle me renvoyait les rayons jusqu’au fond de mes ténèbres. Je n’étais pas seul, grâce à elle.
Une femme entra dans la bijouterie. Je la bousculai pour faire de même, avant que les portes ne se referment. Elle glapit littéralement. Je pointai alors mon arme sur elle en lui donnant mon sac.
« Allez enfoiré, fis-je à l’encontre du bijoutier, remplis ce sac ou je la descends, d’abord les billets, puis le reste. Allez, plus vite »
Il vida sa caisse en trente secondes, puis je lui montrai les rayons à vider. Le temps me semblait interminable, et il était si lent. Je l’encourageai à nouveau, le menaçant cette fois personnellement. Il en devint frénétique. « Ça suffit, ouvre la porte ».
Je sortis dans la rue, le sac en bandoulière, le flingue à la main. J’aperçus mon pote qui arrivait en klaxonnant. Les gens s’écartaient, je courus vers lui. Il freina. J’entendis alors une première détonation, qui faucha mon camarade. Il lâcha le guidon et tomba à terre. J’eus le réflexe de retenir le TMAX avant qu’il en fasse de même. Une seconde détonation. Je ressentis une violente douleur dans le bide, enfin, sur le côté droit. J’enjambai la selle et mis les gaz. Les gens criaient. Je tournai à droite à la première occasion, créai une double file à mon usage personnel, grillai de nombreux feux, avant d’atteindre le périphérique. Je pris ensuite la première grosse artère sur quelques kilomètres avant de bifurquer dans des quartiers résidentiels. Je gardais tout de même une direction générale pour sortir de la ville par les petites routes. Je quittai enfin les banlieues proches pour des routes de campagne. Je fis halte dans un sous-bois. J’étais touché, et je perdais pas mal de sang. J’enroulai mon écharpe autour du torse pour juguler l’hémorragie. Cela sembla faire de l’effet.
La nuit tomba vite. La température aussi. Je repris donc ma route, espérant trouver asile chez un cousin à quelques dizaines de kilomètres de là. C’est alors que j’arrivai à ce pont, mais ne pus le franchir, dérapant en son premier tiers sur une traîtresse de plaque de verglas. Le scooter se coucha et glissa jusqu’à la rambarde métallique. Je servis de tampon amortisseur et me brisai le dos sur les barreaux. Une fois stoppé, je coupai le contact, repoussai le scooter sur la route et m’installai à plat malgré la douleur.
C’est ainsi que je regardais le ciel, et la Lune, et les étoiles durant de longues minutes. Malgré le sang chaud qui suinte de mon blouson, j’ai de plus en plus froid. Le sac de bijoux, mon triste butin est contre moi. J’en sors un enchevêtrement de colliers, emmêlés tels de sombres serpents. Il n’y a pas assez de lumière pour que l’or brille, comme brille la Lune. Et hop, à la flotte. Pendant un instant, je me sens mieux, meilleur même. Je sors une bague. Impossible de discerner la moindre pierre. Pas de diamant aussi brillant que les étoiles. Le grand saut pour elle aussi. Nouvelle bouffée de chaleur, moins de douleur. J’entrouvre le sac, ne distingue rien au fond, et pourtant, avec la main, je sens encore des bagues, des bracelets, les billets et même des montres. Mais mon temps est venu. Il est même dépassé. Je me contorsionne pour libérer, pour me libérer du sac. Ces pierres, cet or, cet argent n’apportent que le malheur, c’est bien connu. Je pousse le sac sous la rambarde, il tombe à l’eau, il est avalé par le pont. La nuit brille de plus belle.
Il ne me reste plus qu’à regarder le ciel, et la Lune, et les étoiles, à m’en imprégner, jusqu’à ce que pour moi l’obscurité tombe comme un rideau.


Publié le 7 octobre 2014

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L'auteur

Fredleborgne

Âge : 56 ans
Situation : Marié(e)
Localisation : Niort (79) , France
Profession : Retraité
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