Article : ENTRETIEN AVEC UN SANS ABRI


*Dans quelles circonstances vous êtes-vous retrouvé dans la rue ?

J’étais locataire d’un petit appartement de deux pièces où je me suis fait expulsé par la responsable de l’agence et les huissiers de justice.

*Quelle était la cause de cette expulsion ?

Loyers impayés ! C’est vrai que j’avais plus de 10 mois de retard mais après avoir perdu mon travail je ne pouvais plus faire. ça me pendait au nez ; j’étais même très angoissé à l’idée d’aller récupérer le courrier dans ma boîte à lettres.

*Dans quoi travailliez-vous ?

Je bossais à plein temps comme chargé de clientèle pour un opérateur mobile dans une centrale d’appels pourtant en pleine croissance. Une entreprise qui ne connaît pas la crise. Après 15 mois de bons et loyaux services, mon CDD n’a pas été prolongée sous prétexte que nous étions en sureffectif sur le projet.

*Et vous n’avez pas pu trouver autre chose ?

Non .. Et à vrai dire je n’ai pas beaucoup cherché. J’ai préféré me la couler douce et profiter du système. J’ai songé à créer ma boîte car je touche un peu aux arts du dessin et de la couture ; j’aurais aimé être styliste mais je n’ai rien fait pour, je suis resté les bras croisés, je ne me suis pas donné les moyens de l’être.

*Depuis combien de temps êtes-vous sans domicile fixe ?

Demain, ça va faire 7 mois jour pour jour. Les premières semaines ont été très difficile. Je n’ai pas eu une adolescence heureuse mais là tout ce temps j’ai dû faire face à certaines réalités moi qui pensait que ça n’arrivait qu’aux autres.

*Comme quoi par exemple, pouvez-vous me dire ?

Je suis quelqu’un qui a beaucoup de fierté, me retrouver sans un sous et faire la manche devant les centres commerciaux, fouiller dans les poubelles, aller à la soupe populaire, dormir dans les centres d’hébergements d’urgence ou même dehors ont été un véritable calvaire pour moi et le sont encore.

*Mais n’avez-vous pas de la famille ou des amis qui peuvent vous venir en aide ?

Je suis le fils unique d’une mère décédée quand j’avais 9 ans, et d’un père alcoolique dont j’ai été séparé et n’ai aucune nouvelle. J’ai grandi à la DDASS, j’aurais pu mal finir si j’étais tomber dans la facilité, les engrenages et les vices mais en évitant tout ça, ayant même eu le baccalauréat, un boulot et un petit chez moi, aujourd’hui, j’en suis quand même là. J’ai des amis à qui je ne donne plus signe de vie ou presque pour ne pas les encombrer avec mes soucis, et je ne supporterais pas qu’ils me voient comme ça.

*Visiblement vous êtes tout de même propre sur vous, comment vous entretenez-vous ?

Je fréquente les douches municipales, celles des piscines chaque matin ou presque. Tout dépend de l’endroit où je me trouve. ça m’arrive aussi de me débarbouiller dans les toilettes des restaurants. Pour l’hygiène c’est pas évident mais je fais des efforts pour rester propre. Mes vêtements même si j’en ai peu, je les lave à la laverie quand j’ai quelques pièces avec moi.

*Comment occupez-vous vous journées habituellement, que faites-vous ?

Je commence à prendre conscience de la situation. Je me suis présenté dernièrement dans les services sociaux, j’ai même rendez-vous avec une assistante sociale pour m’aider dans ma réinsertion professionnelle. Sinon j’avais l’habitude de mendier, m’asseoir sur les bancs des parcs, j’errais, je vagabondais.

*Vous parlez d’une prise de conscience...Vous faites allusion à un déclic quelque chose qui vous a reboosté ?

Oui effectivement. Vous savez je n’ai que 20 ans et j’ai toute la vie devant moi. J’ai fait preuve de force mentale pour surmonter pas mal de choses dans mon enfance. Je ne me suis jamais découragé et je ne dois pas faiblir maintenant. Je dois remonter la pente. Le déclic que j’ai eu c’est ce jour où je faisais la manche devant une boulangerie. Une vieille dame que je n’avais pas vu entré est sortie et m’a vu assis par terre. Elle ne m’a pas donné d’argent. Elle a sortit de son sac un livre et là je me suis dit que ça doit être sûrement une témoin de Jéhovah qui veut me remettre un espèce de livret avec des extraits de la bible. Même pas ! Cette dame m’a remis un roman. Ce roman je l’ai gardé et je l’ai lu et je peux vous dire qu’aujourd’hui j’ai compris pas mal de choses. Le genre de livre que les enseignantes devraient imposer aux lycéens pour étudier. L’histoire est extraordinaire, l’auteur nous emporte dans un univers hors du commun avec beaucoup d’imagination s’inspirant de faits réels et cette dame qui me l’a remis jamais je ne la reverrai, malheureusement c’est toujours comme ça.

*Quelle est le titre de ce livre ?

SUR LE TERRAIN COMME DANS LA VIE

*Pouvez-vous m’en dire davantage sur cette vieille dame ?

Ce dont je me souviens, c’est qu’elle ne m’a pas donné de sous. Tenez ! Le voici je vous l’offre, soyez sûr que jamais on ne se reverra et en lisant ce livre, vous saurez incapable de remettre un visage sur moi si ce n’est celui de l’interview ...

Théophile Marcelin TEHE


Publié le 10 octobre 2014

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L'auteur

Théophile Marcelin

Âge : 34 ans
Localisation : ST OUEN (93) , France
Profession : Artiste
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